Ils n’étaient que 60.000, à l’époque de la séparation d’avec la France. Les voilà multipliés, sans mélange, à plus de 3.000.000. La pratique des vertus chrétiennes et familiales a fait merveille. Ils peuplent la magnifique province de Québec, une grande partie des provinces maritimes et de l’Ontario, et ils se comptent à près de 400.000 dans les villes et campagnes de l’Ouest canadien. Des 8.500.000 habitants de toutes puissances et de toutes langues, qui composent la Puissance du Canada, le groupe français est devenu le plus nombreux et le plus homogène.

Par les robustes travailleurs de ses champs et forêts, par les lauréats de ses brillantes universités catholiques, françaises et bilingues, ce groupe sera bientôt placé à la barre de l’avenir commercial, intellectuel et social du Canada entier. Toutefois, dans le mouvement de haute et pure vitalité qui l’emporte, il met sa fierté à se souvenir de la France, sans oublier ses devoirs de loyauté au drapeau britannique[1].

L’obstacle actuel à la paisible prospérité des Canadiens Français s’incarne en une meute d’Orangistes, parqués dans l’Ontario, d’où ils se répandent par leurs journaux, leurs agences, leur valetaille, afin de salir, blesser et tuer quiconque parle français et professe le catholicisme.

De notre colonie française du Canada, il nous faut suivre maintenant, pour aborder du même coup notre sujet, une phalange intrépide, trop peu connue, trop souvent décriée, et à laquelle la civilisation et l’Evangile sont redevables de la facilité de leurs conquêtes: la phalange des coureurs-des-bois.

De même que, plus d’un siècle avant Cartier, le découvreur attitré du Canada, avant même le Vénitien Cabot et le Florentin Verazanno, des marins Basques, Bretons et Normands avaient touché de leurs petites barques les rivages du golfe Saint-Laurent et commencé à y faire désirer la France avec sa religion, ainsi les coureurs-des-bois précédèrent dans l’Ouest américain, avec leur foi catholique et leur amour de la France, les découvreurs officiellement envoyés par les princes de l’Europe.

Quel fut le domaine des coureurs-des-bois?

Nous connaissons approximativement l’étendue du Canada actuel. Compris entre l’océan Atlantique à l’est et l’océan Pacifique à l’ouest, et entre les Etats-Unis au sud et l’océan Arctique au nord, il mesure environ 9.500.000 kilomètres carrés, superficie presque égale à celle de l’Europe. Ses lignes droites seraient de 5.000 kilomètres, de l’Atlantique au Pacifique, et de 3.500 kilomètres, des Etats-Unis à son extrême limite continentale de l’océan Arctique.

Le Canada, ainsi considéré, n’était autrefois qu’une partie de la Nouvelle-France, au temps de la domination française. La Nouvelle-France comprenait en outre Terre-Neuve, le Labrador, le bassin du Mississipi, l’Alaska: équivalent de l’Europe et de l’Australie ensemble.

Le domaine des coureurs-des-bois fut la portion la plus vaste de cette ancienne Nouvelle-France. Il s’étendait des Grands Lacs Supérieur et Michigan au Pacifique, et de la Floride à la mer Glaciale.

La géographie française primitive appela les régions situées par delà les Grands Lacs, tantôt le Grand Steppe de l’Ouest, tantôt la Terre de Rupert, tantôt les Territoires du Nord-Ouest. Pour les coureurs-des-bois, elles n’eurent jamais qu’un seul nom: Les Pays d’en Haut, que les Anglais, venus longtemps après, traduisirent par l’imposante formule: The Great Lone Land (La Grande Terre Solitaire).