—Personne n’est plus évêque que moi, et, bien sûr, personne n’est plus Oblat non plus. Est-ce que je ne connais pas l’esprit que j’ai voulu inspirer à ma Congrégation? Tu seras évêque, je le veux. Ne m’oblige pas d’en écrire au Pape. Et tu n’en seras que plus Oblat pour tout cela, puisque, dès aujourd’hui, je te nomme supérieur régulier de tous ceux des nôtres qui sont dans les missions de la Rivière-Rouge.
«Des larmes abondantes coulaient de mes yeux, les battements de mon cœur voulaient briser ma poitrine.
—Console-toi, mon fils, me dit encore ce bon Père, en m’embrassant avec tendresse; ton élection, il est vrai, s’est faite à mon insu, mais elle paraît toute providentielle, et sauve les missions dans lesquelles vous avez déjà tant travaillé. Des lettres m’avaient représenté ces missions sous un jour si défavorable, que j’étais déterminé à les abandonner et à vous rappeler tous; la décision était prise en conseil, lorsque j’ai appris ta nomination à l’épiscopat. Je veux que tu obéisses au Pape, et moi aussi je veux lui obéir. Puisque le vicaire de Jésus-Christ a choisi l’un des nôtres pour conduire cette Eglise naissante, nous ne l’abandonnerons pas. Je me donnerai la consolation de te sacrer moi-même, et Mgr Guibert, qui est aussi Oblat, partagera mon bonheur.»
La consécration eut lieu, le 23 novembre 1851, dans la cathédrale de Viviers.
Sauveur des missions... Oblat toujours: tels sont les deux titres que nous, missionnaires religieux, ses frères, chérissons entre tous dans l’auréole de Mgr Taché.
Sauveur des missions, il le fut, malgré lui, de par son élection. Il le demeura, de par la mise en œuvre de ses talents et de ses vertus, dans sa carrière épiscopale.
Avant tout, il fut l’exemple entraînant, sur le front même du combat. Qui sait si, la vaillance de leur chef venant à leur manquer, les premiers soldats, jetés sans y être aguerris au fort de «la lutte pour la vie», n’eussent pas défailli!
A peine consacré, et béni par le Pape, Mgr Taché repasse l’océan pour se rendre à l’Ile à la Crosse. Cinq hivers consécutifs le voient s’élancer de là, à la raquette toujours, sur les 450 lieues qui relient les missions du lac Caribou au lac Sainte-Anne, et poursuivre, de l’une ou de l’autre de ces extrémités, jusqu’au lac Athabaska. En un seul de ces voyages, il compte 63 nuits à la belle étoile. Un matin de mars, comme il se rapproche, avec le P. Végreville, de l’Ile à la Crosse, abattu de faim et de fatigue, il s’évanouit. Revenu à lui, il reprend la marche. Une nouvelle défaillance se produit, dont il revient encore:
«—Vous n’avez qu’un moyen de me sauver, dit-il alors au Père Végreville, son jeune compagnon, si je retombe: faites un trou dans la neige et m’y ensevelissez; allez à la mission aussi vite que vous pourrez et envoyez un homme avec des chiens pour me chercher.»
Mgr Taché s’étant évanoui bientôt pour la troisième fois, le Père Végreville l’ensevelit, sans prendre garde qu’il était tout en sueur, et s’en fut chercher du secours.