La corruption de quelques libertins, injectant son venin au cœur de ces enfants de la nature, acheva de les tuer. L’Indien, l’Indienne se confièrent à ces tarés de notre race, et furent bientôt la proie de toutes les contagions honteuses, que propagèrent la malpropreté et la promiscuité sauvages.

La petite vérole, la scarlatine fauchèrent ensuite les pauvres débilités, si ignorants de toute hygiène qu’ils se jetaient à l’eau, ou se roulaient dans la neige, pour tempérer leur fièvre.

D’ailleurs, les Peaux-Rouges se virent trop brusquement saisis par la civilisation des races blanches, civilisation élaborée, petit à petit, par tant de siècles. L’indigène de la prairie et de la forêt pouvait-il ne pas être submergé par cette marée qui se ruait sur lui? Pouvait-il éluder la loi de tout organisme astreint à se transformer: s’adapter ou disparaître? De s’adapter on ne lui donna pas le temps. Il n’eut qu’à disparaître.

Ainsi, pour apporter un exemple, l’estomac indien, accoutumé à son alimentation très simple et toute naturelle, ne put résister à nos préparations culinaires épicées, factices, indigestes.

Que dire alors de l’eau-de-vie? En présence de l’eau-de-feu, comme il l’appelle lui-même avec la justesse qu’il met à caractériser tout objet, le sauvage ne résiste à aucune intempérance, à aucune sollicitation de cruauté. Afin d’acheter l’eau-de-feu, que lui apportaient à volonté les Compagnies de la Baie d’Hudson et du Nord-Ouest, au temps de leur rivalité surtout, il dépeupla ses terrains de chasse, tuant à outrance les bisons, les orignaux, les rennes, les chevreuils, dont les commerçants prenaient la chair pour se nourrir, et les animaux à fourrures qu’ils demandaient pour s’enrichir. La passion de l’eau-de-feu, plus que toute autre, a miné la race peau-rouge et réduit ses victimes et leurs enfants à une misère sans remède. Le gouvernement canadien, lorsqu’il prit possession des Pays d’en Haut, défendit l’importation de l’alcool parmi les Indiens. Mais trop tard. Le mal était irréparable.

A ceux qui survécurent jusqu’à ce dernier demi-siècle, restait du moins la liberté. Mais la race blanche, devenue gardienne de la rouge, lui mesura même cette dernière source de sa vitalité.

Les Etats-Unis transportèrent tous les tronçons de tribus compris dans la confédération, dans une section de l’Oklahoma, qu’on appela le Territoire Indien.

Le gouvernement canadien agit plus humainement. Il laissa aux sauvages, vivant dans le voisinage des contrées colonisées par les Blancs, des terrains de leurs choix, sous le nom de réserves. Ces réserves que nous regarderions, nous, européens, comme de vastes fiefs, semblent des prisons à ces anciens souverains de la liberté. Ils peuvent y vivre, protégés, nourris même au besoin, par l’Etat, mais comme des détenus, condamnés à s’étioler toujours davantage, loin du soleil et de l’espace.

Il faut avoir vu, disait Mgr Taché, l’indomptable sauvage se dresser au milieu des immenses prairies, se draper avec complaisance, dans sa demi-nudité, promener son regard de feu sur des horizons sans bornes, humer une atmosphère de liberté qui ne se trouve nulle part ailleurs, se complaire dans une sorte de royauté qui n’avait ni les embarras de la richesse, ni la responsabilité de la dignité! Il faut avoir vu cet infatigable chasseur, élevant jusqu’à une sorte d’enthousiasme religieux les péripéties, les chances et les succès d’une chasse qui jamais n’a eu de pareille! Oui, il faut avoir vu tout cela, et voir le sauvage d’aujourd’hui, traînant sa misère, privé de son incomparable indépendance, dans un état continuel de gêne et de demi-jeûne, ayant ajouté à ses vices les dégoûtantes conséquences de l’immoralité des blancs! Il faut avoir vu tout cela, et l’avoir vu sous l’influence de la sympathie, pour comprendre tout ce que souffrent les sauvages d’aujourd’hui.

Depuis 1880, date de ces lignes de Mgr Taché, les sauvages n’ont pas fini de souffrir. Ils n’ont fait que s’acclimater, pour ainsi dire, à ces souffrances, qui les ont réduits à quelques groupements de familles, si petits et si étrangers les uns aux autres que les unions consanguines, auxquelles ils sont comme forcés désormais, ont commencé à rendre inévitable leur extinction définitive.