La mission Saint-Joseph, la principale par son ancienneté, sa position géographique et le nombre de ses fidèles, se range aux côtés du fort Résolution, à gauche du delta de la rivière des Esclaves, sur la rive sud du Grand Lac des Esclaves.

Si, du seuil de la mission, le regard pouvait reculer l’horizon, qui se confond avec les flots, il parcourrait, en face, droit sur le nord, les 100 kilomètres de la plus grande largeur du Grand Lac des Esclaves. Sur le nord-ouest, vers le déversoir qui enfante le fleuve Mackenzie, il franchirait, sans heurter l’obstacle d’un rocher, un espace de 150 kilomètres. Sur le nord-est, en ligne presque directe, il plongerait, par delà le corps de cette mer intérieure, au fond d’une baie, longue à elle seule de 130 kilomètres, et tendue comme un bras vers le pôle. A l’est, l’œil s’arrêterait bientôt contre le changement total des formes et des décors. Autant les baies de l’ouest étaient régulières, larges et continues, autant les baies de l’est sont sinueuses, brisées de détroits, criblées d’îles et de mornes. A l’ouest l’uniformité, la «vastité», le champ ouvert des tempêtes; à l’est, la variété, le pittoresque, les ports de refuge.

Vingt-cinq cours d’eau connus alimentent le Grand Lac des Esclaves, sur ses 500 kilomètres de longueur. A leur débit s’ajoutent les apports d’innombrables sources sous-jacentes.

Les eaux de l’ouest, fournies surtout par la rivière des Esclaves, sont ordinairement limoneuses; les eaux de l’est, qui ne reçoivent que des rivières jaillies du roc de la Terre Stérile conservent une transparence profonde. Mais le poisson habite librement tout le sein du Baïkal canadien.

Dans les forêts riveraines de l’ouest résident les orignaux et les ours. Les savanes et les lichens de l’est revoient chaque hiver les troupeaux de rennes.

La superficie, incomplètement inexplorée du Grand Lac des Esclaves, mais estimée à quelque 27.100 kilomètres carrés, le classent cinquième parmi les bassins d’eau douce des deux Amériques. Il ne serait dépassé que par les lacs Supérieur (81.549 kmq.), Huron (61.615 kmq.), Michigan (57.731 kmq.), et de l’Ours (29.513 kmq.).

Les bords du Grand Lac des Esclaves, comme ceux de la plupart des grands lacs de l’Ouest et du Nord américains, sont de toute diversité, du nord au sud. La rive sud s’allonge en grève douce, plane et abondamment boisée. La rive nord se dresse en un chaos de roches granitiques atteignant quelquefois des proportions de montagnes, bubons figés de l’éruption terrestre, qui empêchèrent ces fonds d’anciennes mers de retourner aux océans. L’on observe, dans les rochers des rives nord, des veines de quartz qui annoncent de grandes richesses minières.

Les îles de l’est et du grand bras du Lac des Esclaves sont de même granit tourmenté. Coiffées de verdoyants sapins et chaussées de l’écume des flots, elles forment des beautés qui ne lasseront jamais.

Le Grand Lac des Esclaves, Great Slave Lake, (Le Grand Lac des Mamelles, Ttchou-T’ouè, pour les Indiens), doit son nom européen à une tribu que les premiers explorateurs, Hearne en 1772 et Pond en 1780, trouvèrent sur ses bords, et qui fut refoulée, depuis, vers le nord, à l’exception d’un petit groupe qui végète encore à l’embouchure de la rivière au Foin: la tribu des Esclaves.

Trois missions à poste fixe occupent le Grand Lac des Esclaves: Saint-Joseph du fort Résolution pour les Couteaux-Jaunes, Sainte-Anne du fort Rivière au Foin pour les Esclaves, et Saint-Michel du fort Rae pour les Plats-Côtés-de-Chiens. Leur situation formerait un triangle presque isocèle, avec le fort Rae, au fond de la baie du nord, pour sommet, et le fort Résolution et la rivière au Foin pour extrémités de base. C’est dire quelles étendues d’eau ou de glace doivent affronter les missionnaires, pour se visiter. De ces trois missions-mères, ils se dispersent par toutes les baies et par tous les bois environnants, jusqu’à l’ancien fort Reliance (mission Saint-Jean-Baptiste), fond du Grand Lac des Esclaves, à la recherche des âmes.