Ainsi pensèrent les deux frères. Aussitôt, ils chassèrent leur sœur de leur compagnie, parce qu’elle avait dormi avec le chien, le magicien ennemi, l’homme-chien. Ils furent sans pitié pour elle, afin de ne pas mourir eux-mêmes.
Elle s’installa donc loin du pays de ses pères, pleurant toute seule, dans le désert, à l’orient du territoire déné. Elle vécut là tendant des lacets aux blancs lapins des bois, et des hameçons en os ou en arêtes aux vertes truites des grands lacs.
Cependant la femme Couteau-Jaune mit au monde six petits chiens. Honteuse de son fruit, mais cependant amoureuse de sa progéniture, elle cacha ses petits dans une sacoche à coulisse, faite avec des peaux de jambes de rennes cousues ensemble.
Un jour qu’elle était allée, comme de coutume, visiter ses collets à lièvre, elle aperçut, à son retour, sur les cendres tièdes du foyer, des empreintes de petits pieds nus d’enfants.
—D’où viennent ces pistes humaines, se dit la pauvre mère? Il n’y a dans ma sacoche que mes petits chiens.
Le lendemain, le même phénomène se renouvela.
—Evidemment, ce sont mes petits qui en agissent ainsi, se dit la Couteau-Jaune. Ils sortent, de jour, pour jouer, et alors ils sont hommes comme leur père. Mais rentrés dans les ténèbres, ils redeviennent chiens. Bien! Je sais ce que je vais faire.
La pauvre mère attacha donc une longue lanière de cuir à la coulisse dont l’orifice de la sacoche était garni, et, la prenant dans sa main lorsqu’elle partit, le lendemain, pour sa course ordinaire, elle dit:
—Ah! mes petits, soyez bien sages, voilà que maman s’en va quérir des lièvres blancs pour votre repas.
Ce disant, elle partit, traînant sa lanière; mais au lieu de s’en aller, elle se blottit derrière un fourré de buissons et attendit, tremblante, que les petits chiens sortissent de leur nid sombre et chaud. Ce moment ne se fit pas attendre. Quelques instants après, elle entendit les petits chiens qui s’entre-disaient: «Maman est partie. Sortons et jouons».