Permettez-moi de vous dire ce que j’ai à l’idée, touchant la venue de ces bonnes chrétiennes à la Providence. Sans mentir, je ne suis pas sûr de ne point faire un rêve, quand je vois ce couvent et les sœurs logées dedans. Je n’en reviens pas de la sainte audace, de la divine folie qu’ont eue ceux qui ont donné l’impulsion, et ceux qui ont exécuté l’entreprise. Jamais je n’avais cru la chose faisable; et, bien que je susse que Monseigneur Faraud était allé les chercher au lac la Biche, je n’osais compter sur la réalisation de ce projet. Encore à présent, bien qu’il y ait trois mois qu’elles sont ici, en personne, je me frotte les yeux pour me convaincre que je suis bien éveillé, et je crains d’être sous l’impression d’une illusion qui me captive. Quand j’y réfléchis, je crois que, si j’étais athée, je serais forcé de reconnaître un Dieu; si je me défiais de la Providence, je serais forcé de me jeter entre les bras de la souveraine bonté, en voyant le courage et le dévouement de ces quelques femmes. Car vraiment leur venue est un martyre dans le sens propre du mot, un témoignage irrécusable de notre sainte foi et de toutes les vérités de la religion.

Un couvent de religieuses sur les bords du Mackenzie! Encore une fois, Monseigneur, je n’en reviens pas. C’est la fin du monde, ou plutôt c’est une création, une ère nouvelle pour nos pays barbares!

La création a subsisté; elle s’est multipliée—plus de cinquante ans le proclament aujourd’hui;—et les pays abordés, en 1867, par les Sœurs Grises, ont cessé d’être barbares.

Cinquante ans de la même bonté souriante, du même dévouement sans calcul, passant du cœur de celles qui tombent au cœur de celles qui arrivent, ont sauvé de la mort, dans leur berceau de neige, des légions de petits enfants: grâce aux Sœurs Grises, ils furent baptisés, enseignés, élevés, ils ont vu Dieu. Cinquante ans de baume et de tendresse, versés sur toutes les plaies des corps et des âmes, ont changé les solitudes de glace, où la barbarie condamnait à mourir les malades, les délaissés, les vieillards, en asiles du bonheur. Cinquante ans d’isolement volontaire, de pauvreté, d’abnégation totale, ont formé à la Congrégation des Sœurs de la Charité sa parure apostolique la plus belle. Cinquante ans de mérites continus sont descendus de l’Extrême-Nord, en fontaines de grâces, en afflux de vocations religieuses, sur Montréal, sur Ottawa, sur Québec, sur Saint-Hyacinthe, sur Nicolet, maisons-mères des Sœurs Grises, pépinières vivaces, immortelles, plantées par la Vénérable d’Youville, la Canadienne et la Charitable du XVIIIe siècle. Quelle fierté pour le Canada d’avoir donné—de donner toujours—aux membres souffrants du Christ de telles puretés, de telles vaillances! Quelle gloire attend ces vierges-missionnaires dans les parvis réservés du Ciel, où fleuriront les pieds qui portent au pays des rapides et des glaces, avec la même foi, avec le même amour qu’au pays des fleurs et du soleil, l’Evangile de la paix, l’Evangile de la charité! Quam speciosi pedes evangelizantium pacem, evangelizantium bona!



L’Oblat qui demeura le plus longtemps à la mission de la Providence—ange tutélaire des Sœurs Grises et de leurs orphelins—fut le Père Lecorre. Il y reçut l’onction sacerdotale des mains de Mgr Clut, en 1870; il y prononça ses vœux de religion, en 1876; il y remplit, de 1876 à 1901, la charge de supérieur. Il est maintenant à Saint-Albert, maison de retraite pour nos vétérans, sevré du monde par une cécité qu’il contracta dans les neiges du Nord, mais jouissant encore des vives qualités de son âme, et les consacrant toujours à l’apostolat par les œuvres en prose et en vers qu’il ne se lasse pas d’écrire. A ses orphelins de la Providence, il conserve le meilleur de ses pensées et de ses prières.