Les Blancs étouffent bientôt dans ces trois ou quatre mètres cubes d’atmosphère constamment respirée et saturée de relents nauséabonds: odeur d’huile consumée, de tabac fumé, d’aliments graisseux, corrompus, et des déchets de toutes sortes. L’Esquimau, lui, s’y trouve tout à fait à l’aise. En peu d’instants, la lampe, les haleines et la température naturelle des corps transforment la ruche de neige en étuve de bain turc. Chacun des hôtes se débarrasse alors de toute surcharge de vêtements. Malgré les coups répétés du coutelas qui perce la voûte de l’iglou pour laisser s’échapper avec un sifflement de soupape l’air dilaté et donner passage à un filet d’air froid, la chaleur s’élève bientôt à un tel degré que les parois se prennent à couler, comme la vapeur sur les vitres des maisons surchauffées, et que les blocs de neige se cimentent d’eux-mêmes et se transforment peu à peu en une glace dépolie transparente aux rayons de la lune. Mais, devenue complètement glace, la neige perd sa propriété isolante, et un autre iglou doit être construit. Les iglous à demeure sont plus vastes et mieux aménagés que l’iglou qui se dresse pour une étape nocturne, au cours des voyages. Ils peuvent durer de deux à trois semaines. Les reclus s’y installent, à portée des provisions qu’ils se sont accumulées dans leurs chasses et leurs pêches de l’automne. De nombreux villages d’iglous se bâtissent ainsi, en plein océan Glacial.

Vivant presque toujours dans l’abondance, durant l’été, à la poursuite du gibier nomade, les Esquimaux sont exposés, l’hiver, à des jeûnes effroyables. Il suffit que leurs approvisionnements n’aient pas répondu aux besoins, et que, d’autre part, les tempêtes, qui règnent de décembre à mars, balayent trop longtemps la surface de l’océan, et les empêchent de repérer, aux environs de leurs iglous, les trous que les phoques percent dans la glace pour respirer. Alors les pauvres hères dévorent leurs souliers, leurs carquois, les cordes de leurs arcs et jusqu’à leurs habits de peaux.

La nécessité, où ils sont souvent réduits, de manger des viandes faisandées a dépravé chez eux le sens du goût. Beaucoup en viennent à laisser se gâter exprès un morceau de venaison fraîche, afin de se le rendre appétissant. Ainsi les Cafres Basutos de la chaude Afrique, qui se régalent avec «des œufs gâtés, des chèvres et des poules mortes, des vaches crevées du charbon, des bœufs tombés sur le chemin et à demi pourris, etc.»



On comprend aussi sans peine que la fringale dont ils souffrent fréquemment porte les Esquimaux à manger, tels quels, des viandes et des poissons qui mettraient un temps interminable à dégeler, à s’amollir et à cuire dans les grossiers pots de terre, suspendus au-dessus du chétif lampion huileux. De là, vraisemblablement, le nom dont les Algonquins Abénakis, sur la côte du Labrador, les gratifièrent, il y a plus de deux siècles: Eskimantick (mangeurs de chair crue), d’où Esquimaux. Ce nom, inséré par le Père de Charlevoix, S. J., dans son Histoire de la Nouvelle France, fut adopté par les ethnologues et géographes européens[72].

Quel triste tableau il faudrait dresser maintenant, en regard des aimables qualités des Esquimaux! Disons cependant que la profonde dégradation morale dont nous allons énumérer certaines manifestations ne saurait convenir à tous. Les grands vices criminels ne sont le fait que du petit nombre.

Les Esquimaux sont menteurs. S’il leur est difficile de se cacher les uns aux autres leurs méfaits, tant leurs mœurs comportent la publicité de la vie et le bavardage, ils sont capables de mystifier savamment tout étranger à leur nation. Cette adresse dans la dissimulation et la simulation est aussi d’ailleurs l’apanage commun des Peaux-Rouges. Une fois l’histoire de fiction forgée, et l’accord des complices ou témoins convenu, ils ne s’en départiront plus, dût-on les menacer de la mort. Calmes, imperturbables, ils maintiendront leur dire, sans laisser surprendre sur les traits de leur figure le secret enfoui dans leur pensée. Les assassins de nos missionnaires répétèrent, quatre années après leur crime, et sans dévier d’un mot, les mensonges qu’ils avaient concertés d’abord pour se justifier devant les Blancs. L’expédition arctique canadienne, dirigée par le docteur Anderson navigua longtemps dans les eaux fréquentées par la tribu des meurtriers; mais elle ne put jamais obtenir, au sujet de la disparition des Pères Rouvière et Le Roux, que des histoires très habilement ourdies et déjouant toute enquête. Interrogés sur la provenance de divers objets compromettants (soutanes, calice, chasubles, bréviaires, etc.) trouvés chez eux, les natifs répondaient invariablement que les Blancs les leur avaient donnés.