Vingt-cinq mille poissons ne sont pas trop pour nourrir, un hiver durant, cent cinquante bouches: pères, frères, religieuses, vieillards, enfants et chiens—qu’on nous pardonne ce rapprochement, la seule différence entre les personnes et les chiens, au point de vue que nous traitons, étant que ceux-ci avalent leur ration du jour toute crue, en une fois, et que les hommes la mangent cuite, s’il se peut, et en trois fois.
La pêche d’automne requiert une patiente préparation, un agrès considérable, de longs et dangereux voyages. Peu de missions ont leur bassin de pêche dans leur voisinage. Ainsi les bassins du fort Providence sont à 64 kilomètres, ceux du fort Simpson à plus de 240 kilomètres. Entre la mission et le vivier d’occasion, il y a toujours des lacs houleux à traverser ou des rivières rapides à remonter.
Il est bien rare que ces entreprises finissent au souhait de tous.
Si la migration du poisson s’accomplit au temps calculé, si les vents ne paralysent pas les barques, si les vagues de fond n’emportent pas les filets tendus, si les glaces ne viennent pas briser la cargaison, ou l’immobiliser loin de la mission, si la capture rendue à bon port n’est point gâtée par quelque chaleur tardive, l’hiver verra la sécurité joyeuse s’asseoir, à côté de la reconnaissance envers Dieu, à la table du missionnaire, des religieuses, des malades et des orphelins. Mais que l’une de ces conditions vienne à faillir, c’en est fini. Il faudra, selon le cas, établir aussitôt le régime rationné, se résoudre à manger une chair plus que... faisandée, que refuseraient les chiens d’Europe, ou encore passer les mois de l’hiver au dur travail de la pêche sous la glace.
Relisons ce fragment d’une lettre adressée à une bienfaitrice de France, après la pêche de l’automne 1898, par le Père Lecorre, supérieur de la mission de la Providence, sur le fleuve Mackenzie. Tout y est contenu:
...Je ne sais ce que l’année qui va s’ouvrir nous réserve à nous dans cette mission. Mais la fin de celle-ci m’apporte bien des soucis. C’est vite fait, à Bordeaux, de trouver, moyennant quelques sous, le morceau de pain qui défraiera le repas du jour. Mais ici il faudrait faire quelque cent lieues avant de nous le procurer. Notre ressource principale est dans l’eau du lac et des grands fleuves qui s’en épanchent; et, l’automne, nous mettons nos filets de pêche dans les bassins propices afin de prendre, dans quelques semaines, assez de poissons pour passer l’hiver. Généralement la glace ne vient interrompre cette pêche que vers la fin d’octobre. Mais cette année, dès la fin de septembre, elle est venue nous jouer le plus vilain tour du monde. Une violente bourrasque du Nord, accompagnée de tourbillons de neige, l’a apportée au galop, la brisant, la reformant à mesure, et finissant par emporter, à la merci des vagues furieuses et des glaçons, la plus grande partie de nos filets. Que faire? Outre la perte énorme de ces engins de pêche, nous n’avions pas encore le tiers du poisson qu’il nous faut. Nous nous disions, pour nous encourager, que ce froid prématuré ne persisterait pas et que l’été indien, comme on dit ici, reviendrait nous permettre d’utiliser ce qui nous reste encore de filets. Hélas! vain espoir! le fleuve a continué de charrier des glaces; la neige s’est accumulée au lieu de fondre; et nous voilà réduits à pêcher, presque tout l’hiver, sous la glace.
La pêche sous la glace: cela est bien vite dit, et, en France, on ne conçoit guère ce qu’il y a de fatigues et de souffrances, sous ces quatre petits mots: pêcher sous la glace.
D’abord, il faut aller bien loin; car le poisson, en hiver, se