La petite fille marchait avec une extrême difficulté.

—Non, Tulotte, je ne dirai pas.

—Et je le porterai quand tu voudras! fit la vieille fille un peu radoucie.

Avec effusion, Mary se précipita dans ses bras, et l'une portant l'autre, elles débouchèrent sur la place où se trouvait la demeure du colonel Barbe.

Le colonel Barbe était un officier de fortune sorti des rangs, selon l'expression consacrée. Il n'avait pas un grand train de maison; sa jeune femme, toujours malade,—poitrinaire, prétendait-on—ne surveillait rien chez elle; la cuisinière, une grosse rousse, faisait ce qu'elle voulait; les deux ordonnances, beaucoup plus à la cuisine qu'à l'écurie, rédigeaient les menus, de concert avec cette fille qu'on appelait Estelle, et ces Némorins, tantôt gris, tantôt amoureux, mettaient parfois la maison dans un désordre inoui...

On recevait peu. Les officiers du 8e hussards craignaient beaucoup leur colonel qui était de caractère cassant dans le service. Cependant, quand il arrivait de les réunir, il faisait servir des punchs très copieux, du champagne, des liqueurs fortes et, se souvenant de sa vie d'Afrique, le colonel Barbe permettait aux petits lieutenants d'en user plus qu'il ne convenait. Sa femme apparaissait durant quelques minutes parmi tous ces pantalons rouges, le temps de leur sourire de son air doux et résigné, ensuite elle regagnait sa chaise longue pour sommeiller au bruit des verres se heurtant. A cause de la malade, le colonel Barbe louait une maison avec jardin, mais cette fois il avait eu la chance de trouver, à deux pas de son quartier, une place magnifique, la rase campagne et surtout la vue d'un cimetière dont les arbres lui semblaient une perspective charmante. Aussi sa femme ne voulait-elle plus sortir depuis qu'ils étaient en garnison à Clermont, prétextant que la vue de ces enterrements se déroulant devant leur porte lui causait des cauchemars affreux. De là de fréquentes querelles dans le ménage. La maison était vaste, bien aérée, son jardin se terminait par un bosquet de noisetiers ayant pour fond perdu la clôture même du cimetière toute recouverte de branches de saules et de lierre aux feuillages gras. Le désespoir quotidien de Madame Barbe était de ne pouvoir aller dans ce bosquet de crainte d'y rencontrer quelques os de mort. Et le colonel, qu'un os de mort trouvé dans son potage n'aurait pas fait sourciller, se répandait en récriminations sur la mièvrerie des femmes nerveuses.

La cousine Tulotte haussait les épaules: «A la guerre comme à la guerre!» D'ailleurs, on ne savait jamais de quelle manière on serait campé le lendemain. Les régiments sautaient d'un bout de la France à l'autre sur un simple caprice du ministre. On restait dix-huit mois ici, un an là-bas et on ne connaissait ni son préfet, ni son épicier.

La cousine Tulotte, sœur du colonel, s'appelait Juliette dont son frère avait fait Juliotte, et Mary Tulotte. C'était une vieille fille possédant ses diplômes et que Barbe vénérait à l'égal d'un docteur en droit. Il lui confiait sa femme les yeux fermés; quant à Mary, elle ne devait pas avoir d'autre institutrice.

Daniel Barbe avait un frère, docteur en médecine à Paris, un savant plein d'idées nouvelles qui enrichissait la science de trouvailles fabuleuses. On parlait de lui respectueusement, son nom planait sur le reste de la famille comme une étoile; c'était lui qui révisait les traitements des médecins passagers de Caroline, madame Barbe, la pauvre colonelle agonisante, et il avait eu l'heureuse idée des tasses de sang tout chaud à prendre chaque jour. Caroline buvait ce qu'on voulait; elle aurait épuisé l'officine d'un pharmacien pour se guérir. Persuadée, ainsi que le sont toutes les poitrinaires, irrévocablement perdues, qu'un remède existe pour rendre un sang riche à des veines appauvries, elle avalait l'horrible breuvage avec la plus entière conviction. Et, de fait, elle reprenait un peu de force. Elle avait même exigé que son mari revînt partager sa couche malgré la défense formelle de son beau-frère.

Lorsque Mary entra dans la chambre de sa mère, au retour de l'abattoir où elle avait assisté à la fabrication de ce lait rouge qui guérissait, elle entendit la voix du colonel dire sur un ton de colère: