On la promenait aussi dans Vienne, à la musique, sur la place plantée de beaux platanes, et les officiers de son père la saluaient respectueusement; elle devenait une demoiselle, elle répondait du haut de la tête, surtout à Jacquiat; elle lui en voulait de l'avoir négligée un an pour son frère. Puis elle entendait les lamentations des six filles de la trésorière qui regrettaient les oublis de Dôle bien meilleurs que ceux de Vienne et dont on avait davantage pour deux sous. Au fond, elle s'ennuyait d'un ennui tranquille, sorte de mal de croissance qui tuait en elle tous ses bons instincts, la laissait à la merci de ses précoces passions de fille cruelle et ne lui ouvrait aucun des horizons de l'intelligence. Elle n'avait point le désir de s'attacher, soit à une fleur, soit à une montagne, soit à un chien, puisque l'on quitte brusquement les choses ou que brusquement les êtres vous quittent. Ses longs silences d'enfant rudoyée qui boude portaient peu à peu des fruits amers, elle s'isolait avec une volonté froide de tout ce qui est le plaisir de l'existence; à l'état latent, c'était déjà une blasée, ayant le dédain de courir et sachant déjà que marcher fatigue.

Elle avait parfois des désespoirs fous lorsqu'elle songeait au miracle attendu vainement. Ah! il était aimable le bon Dieu! Qu'est-ce que cela lui aurait coûté de faire tomber un ange microscopique de son paradis, un ange pour la distraire, un Siroco très léger, toujours flottant derrière ses épaules? Elle ne jouait plus à la poupée, elle s'intéressait aux livres de voyage illustrés où il y avait des bêtes féroces qui mangeaient des hommes. Faire des voyages, affronter des périls, tuer des éléphants, la tentait. Ou elle s'imaginait les excentricités que voulait faire Siroco le jour de la frairie du village. On partait deux dans une forêt sombre, et on plantait un parapluie n'importe où. On s'asseyait pour manger un morceau de singe cuit sous la cendre et des bâtons de sucre de pomme, puis on s'embrassait en s'appelant: ma femme, mon cher mari. On était libre comme le vent, on grimpait aux arbres pour chercher des fruits verts. Il y avait des dangers épouvantables, des ruisseaux à franchir, une lionne enragée qui jetait du feu par la gueule, des Indiens qui voulaient vous faire frire; on tremblait la main dans la main, prêts à mourir, puis tout à coup un bosquet de roses, des ruisseaux de miel, un chat savant qui exécutait des saluts cérémonieux; on s'étendait dans l'herbe et on se jurait de ne jamais se séparer.

Généralement, à travers les contes qu'elle se faisait à elle-même, Mary mettait un petit esclave, moitié ange, moitié garçon, qui l'aimait beaucoup et supportait en son honneur une foule de tortures grotesques. Les émotions de ces voyages chimériques étaient toujours d'une violence inouïe, en raison inverse du calme glacial de ses actions réelles. Elle faisait une hécatombe de jeunes Indiens alors qu'elle festonnait paisiblement un mouchoir ou comptait des points de tapisserie.

Une fureur de bataille échauffait son cerveau sans que ses yeux purs révélassent les conflits de son imagination. Elle finissait par en souffrir à fleur de peau tellement elle s'identifiait aux personnages de son roman. Il y a plus qu'on ne croit de ces petites filles ou de ces petits garçons se racontant des histoires à eux-mêmes: les uns ont un air idiot qui désole leurs parents, les autres ont l'expression béate des studieux tout pleins de leurs leçons.

L'imagination est en germe dès l'âge le plus tendre, il n'existe pas d'enfant qui ne pense pas à autre chose qu'à ce qu'il fait. Mary avait peur, la nuit, et, comme la fille d'un colonel ne doit pas avoir peur, Tulotte soufflait la bougie dès qu'on était couché. L'habitude de ces contes qu'elle se récitait venait de cette peur nerveuse, qu'elle ne pouvait dompter qu'à force de voyages extravagants. Et la petite avait fini par s'amuser ainsi malgré les froideurs de sa physionomie: elle jouait à penser. Mystère insondable de l'être humain qui de lui-même tire des joies pouvant le ravir hors de sa prison de chair.

Alors, elle retrouvait souvent sa mère avec qui elle engageait des conversations sérieuses; sa mère l'approuvait d'avoir aidé Célestin à mourir, il aurait fait un vilain garçon et dans le même ciel se retrouvaient également les petits chats de Dôle, Siroco, des rois, des reines, des pots de confitures vidés jusqu'au fond, des lits à colonnes torses où s'endormait un vieux chien galeux, mademoiselle Parnier de Cernogand crucifiée par des Juifs abominables, une énorme poupée qui marchait et parlait, et les hommes capables de tuer les bœufs pour les manger erraient, parmi la bizarre population, avec des carcans au cou et des glaives dans la poitrine.


VI

En automne, le 8e hussards reçut l'ordre de se rendre à Haguenau, en Alsace, petite ville fortifiée, assez noire, qui ne plut pas du tout au colonel Barbe. On prit un logement dans une rue tranquille pas loin des fortifications. Mary fut comme dépaysée et Tulotte ne put se faire tout de suite aux gros nœuds que les bonnes portaient sur leur tête, d'un air naturel. Mais lorsqu'on eut vécu quelques mois de la vie bourgeoise de cette ville, les étonnements se succédèrent. Certainement le ministre s'était trompé et les avait envoyés hors de France, tout le bas peuple parlait un charabia effroyable, et entre eux les gens du monde se servaient d'un autre jargon, plus distingué peut-être, mais aussi inintelligible.

Le colonel Barbe, excellent patriote par état, en était abasourdi. Les simples soldats racontaient dans les chambrées que les maisons mal famées possédaient des interprètes et qu'alors ... c'était à se tordre! Pagosson, de Courtoisier, Jacquiat, Steinel, Zaruski, les célibataires enfin, avaient trouvé au café des officiers des notes laissées par le régiment précédent. On leur signalait une telle comme sachant parler un peu le français, telle autre comme «très bien» mais n'ayant jamais su qu'un mot de la langue en question, mot que d'ailleurs elle disait facilement au premier venu.