Certes, rien ne faisait prévoir une telle conclusion. Jacquiat crevait d'orgueil dans son dolman trop étroit, il prépara une phrase ronflante et ne trouva qu'un «oui, mon colonel» suffoqué. Tous les camarades se poussaient du coude ayant l'air de se dire: «aux innocents les mains pleines». Mary, elle, gardait un sérieux glacial. Épouser celui-ci ou celui-là, que lui importait, à son âge? D'ailleurs il pouvait ne pas revenir non plus. Tulotte donna l'accolade au futur, elle promettait de lui servir de mère. Un instant chacun eut comme une larme et fit des hum! hum! de circonstance, puis on causa des succès extraordinaires qu'on entrevoyait par delà le Rhin. Le 8e hussards ferait son devoir, car «le poil brillant de ses chevaux, les gloires de ce règne et les destinées de la France» l'y invitaient. On se sépara sur ce cri: «Vive le colonel!»

Un matin, on vint apprendre à Mary que son père était en route pour la frontière; elle fut stupéfaite. La veille encore il l'avait embrassée en lui répétant qu‘elle devait ne point s'attendrir. Alors, elle retint ses pleurs. Jacquiat, le fiancé, avait envoyé un bouquet blanc, elle le mit dans l'eau fraîche et chercha des nouvelles dans les journaux de la localité.

Son imagination de petite fille qui se raconte des histoires lui montrait la guerre sous des formes brillantes, un peu le carrousel et un peu son costume d'amazone constellé de bijoux très rouges. Elle pensait qu'on pavoiserait et qu'on tirerait le canon pour annoncer les victoires. Elle prêtait l'oreille quand une rumeur de la rue lui arrivait. Les premiers temps, ce fut une douce émotion à chaque coup de sonnette. D'abord son père serait nommé général, Jacquiat passerait commandant, et le chasseur qui avait voulu lui voler le drapeau serait tué.

Madame Corcette, devenue veuve inconsolable, venait attiser ce beau feu; elle jurait à Tulotte que nous aurions toutes les dames de Berlin pour cuisinières; elle leur ferait payer cher les probables infidélités de son Corcette, car ces messieurs du 8e avaient des intentions sur les femmes de là-bas! Estelle rêvait de ne plus se servir du torchon, et des impatiences naissaient de ces racontars féminins.

Enfin, un jour, les murs de Joigny se couvrirent des affiches si désirées. Une grande bataille, un succès prodigieux! A peine les ennemis avaient-ils paru que les nôtres les avaient démolis. Les mitrailleuses fonctionnaient à merveille, nos hommes étaient remplis d'ardeur. On s'embrassait dans les rues, le sous-préfet donna des ordres pour illuminer.

—Quand je vous le disais! murmurait madame Corcette: ils vont nous apporter les Berlinoises.

Les commentaires les plus extravagants suivaient les dépêches. Quelle guerre que celle-là, débutant par une telle victoire!

Et, désormais bien tranquilles, les habitants de Joigny attendirent la marche sur la capitale prussienne, en pointant des masses de petits drapeaux à travers des cartes spéciales.

Ce fut ainsi jusqu'à l'invasion: un enthousiasme fou secouait de dépêche en dépêche la pauvre population bourguignonne. On croyait tout ce qui était écrit sur les papiers bleus et il en pleuvait de ces papiers bleus! Les officiers partis n'osaient pas découvrir les horreurs qu'ils devaient faire, selon leurs consignes.

Une heure vint, terrible, durant laquelle on apprit les désastres de l'armée et ceux du gouvernement. Il y eut un mouvement de stupeur indicible, puis on se révolta avec fureur. Brusquement, de tous les patriotes de la ville, il ne resta plus que des gens qui enterraient leurs objets précieux, comme des avares, au fond des jardins. Des hommes inconnus sortirent des recoins les plus sombres pour proférer des menaces contre le sous-préfet, les notables, les femmes à toilettes. Le dépôt des hussards fut pris à partie dans les cafés, sur les places; des soldats durent dégainer contre un ouvrier sans travail qui leur reprochait d'avoir vendu tout un pays que ces malheureux ne connaissaient même point de nom. On ne traitait plus son adversaire d'espion prussien, mais bien de failli, de vendu, de traînard, de lâcheur.