Pourtant, l'âge des amours était proche, le médecin ne devait pas se faire illusion. Mary, plus développée et plus belle après sa convalescence, gardait au fond des yeux une mélancolie mystérieuse; elle s'ennuyait de nouveau, comme elle s'était toujours ennuyée chez ses parents. Elle avait des insomnies terribles et quand elle respirait les roses plantées pour elle, on la surprenait en de vagues rougeurs, les lèvres tremblantes. Célestin s'amusait à cette délicate transformation d'une nature bien pure et bien conditionnée; il notait la marche des aspirations ardentes comme un avare compte son or. Hier elle riait sans savoir pourquoi, aujourd'hui elle pleurait, demain elle casserait une potiche d'un mouvement brusque. A part son pouce et une tache noire au cerveau (qu'il ne devinerait jamais car elle datait de trop longtemps), il la trouvait d'une superbe structure. Sa taille avait une moyenne finesse, sans le secours du corset qu'il lui interdisait absolument; ses épaules tombaient gracieuses sur des bras nerveux d'un dessin mièvre mais solide; ses pieds étaient étroits, à souhait cambrés; ses hanches s'arrondissaient élégantes et félines. Son visage doré s'illuminait du reflet suave de ses yeux.

M. Barbe s'inquiétait de l'avenir, seulement il n'avait plus le chagrin d'être un étranger pour ce morceau de son frère, il l'apprivoisait ainsi qu'on apprivoise les oiseaux rares en mettant une glace devant eux; il lui disait qu'elle était une belle femme, prête à la maternité, prête au bonheur, et sans lui parler de l'homme futur, il s'attardait, un peu déridé, à lui détailler médicalement les joies d'une nourrice allaitant un bébé. Mary écoutait, le sourcil froncé, car elle détestait les enfants d'instinct et n'osait pas témoigner sa répulsion. Une fois elle lui demanda d'un ton très calme:

—Mon oncle, puisque vous m'apprenez tant de choses, qu'est-ce que l'Amour physique, le grand livre que je ne peux pas lire, celui qui m'expliquerait, selon vos propres aveux, tout ce que je ne saisis pas dans la science?

Le médecin resta un instant étourdi. Diable!... Il aurait mieux aimé qu'elle le suppliât de la mener au théâtre. Il se moucha, caressa sa barbe, puis, ne trouvant rien, il leva la séance sous le plus petit prétexte.

L'oncle Célestin n'était pas un homme à faux préjugés, le lendemain il risqua une épreuve décisive; il résolut d'aller chercher l'ennemi au lieu de l'attendre, et, posant le majestueux bouquin sur les genoux de sa nièce, il lui ordonna de lui faire tout haut la lecture de ses secrets.

Mary lut de sa voix brève et claire des pages assez brutales, mais valant mieux, de l'avis du docteur, que les romans dédiés aux demoiselles dans les journaux de modes. Lorsque Mary ne saisissait pas, il lui expliquait, choisissant les termes techniques de préférence aux mots voluptueux, et bientôt cette vierge eut l'expérience d'une matrone. Ils discutèrent de ces choses des semaines entières, d'abord tranquillement, puis le docteur finit par s'animer; il s'emporta contre les jeunes hommes qui font de l'amour, physique ou platonique, le but de leur vie. Lui, il n'avait jamais ressenti ces ardeurs-là. A la vérité, il existait bien une seconde de plaisir, mais pour cette seconde que de malheurs et de sottises ensuite! Du côté des femmes, toutes mentaient effrontément la plupart du temps. Les vertueuses concevaient des êtres sans le savoir; les libertines erraient de passions en passions, dévorées de désirs, souvent d'ulcères épouvantables. Ah! l'amour, une fière attrape, sacrebleu!

—Alors! pourquoi dois-je me marier? demanda Mary, dissimulant un sourire railleur au coin de sa lèvre dédaigneuse.

—Parce que c'est mon devoir de chercher ton bonheur où les autres croient le trouver. On n'a rien inventé de mieux pour le bonheur de l'homme.

—Et celui de la femme? Je vois, mon oncle, que vous parlez toujours de l'homme! ajouta Mary un peu boudeuse.

Cette fois-là, soit que l'atmosphère—on était au mois d'août—fût saturée d'électricité, soit que Mary répandît autour d'elle une véritable odeur de réséda, l'oncle Barbe devint nerveux. Il se fâcha en songeant qu'elle pouvait épouser un sauteur. Il avait déjà jeté son dévolu sur un certain baron de Caumont, qui lui avait été présenté par un ami sincère. Un monsieur de quarante ans, ne paraissant pas son âge, du reste bien en point, assez expérimenté, presque fat, ce que ne détestent pas les jeunes filles. Il avait quelque fortune, il aimait les sciences, suivait ses théories, et lui recommandait le fils de son garde-chasse, un mauvais drôle dont il voulait faire un médecin, par charité.