Il allait par les corridors, se heurtant contre les massifs de plantes qu'un fleuriste renommé avait arrangées dans les embrasures. Il étouffait au milieu de ce luxe de chaleur, de lumières et de fines odeurs. Sa pauvre maison! était-elle bouleversée!

Pour entrer dans son cabinet, il avait dû tourner derrière un paravent; la porte avait été enlevée; des rideaux masquaient l'ouverture du côté du corridor, et du côté du salon tout s'étalait à la clarté crue des lampes. Lui qui conservait une pudeur religieuse pour ses instruments, chacun les irait manier avec des regards curieux; il ne défendrait pas sa Vénus anatomique des plaisanteries de ces jeunes sots dont il y a tant parmi les carabins. Quant à ses livres, on les gâcherait si on ne les lui empruntait pas! Un martyre qui variait, enfin!... Après les vibrations inutiles des sens, la profonde irritation des nerfs, ses habitudes le fuyant, ses chères habitudes avec lesquelles il vivait depuis si longtemps. Cette femme, à peine échappée de son enveloppe d'adolescente, se souvenait des branle-bas de garnison qui avaient ballotté son berceau; la fille du hussard reparaissait, la cravache de son père à la main, se vengeant d'une atroce façon, par des inventions de soldat ivre. Il voulait le calme pour essayer d'endormir sa torture; elle, réclamait une fête, des lampes allumées, des petits gâteaux sur toutes les tables et des fleurs à en être asphyxié. Il s'assit à l'écart, se cachant le visage derrière ses doigts tremblants, se répétant qu'elle avait raison, mille fois raison. Lorsqu'un vieux fou comme lui se mêle de roucouler, il est puni et n'a que ce qu'il mérite. Un moment, il écarta les doigts ayant peur de sa venue, mais il n'aperçut que lui-même dans une psyché qu'on avait plantée juste à la place de son bureau. Il eut un tressaut d'horreur, car il voyait là un vieillard. Antoine-Célestin qui à soixante-huit ans portait haut le front, et caressait sa barbe, encore châtain, d'une main ferme, avait depuis un an des mouvements nerveux, répandant quelquefois le vin sur la nappe. Il était complètement dépouillé de ses derniers cheveux, sa lèvre inférieure commençait à pendre, ses joues flottaient, sa barbe blanchissait, et, un peu à gauche, il ressentait des palpitations étouffantes. La décrépitude sénile, la hideuse décrépitude arrivait, le foudroyant au milieu de ses désirs irréalisables. A son cours, il avait de fréquentes distractions que les gens remarquaient bien. On chuchotait, malgré le respect qu'il imposait par sa science et sa situation. Une rage absurde le tenaillait quand il songeait que, sans elle, il serait encore solide. Sans cette fille désespérante, personne n'oserait se moquer de lui. Est-ce qu'il n'allait pas finir par baver aussi comme les gâteux qu'il soignait jadis avec des réflexions moqueuses? Mieux vaudrait mourir tout de suite. Il se leva d'un brusque mouvement de colère, ouvrit un tiroir de sa bibliothèque, le tiroir des choses nuisibles où il serrait les poisons. Là, se trouvaient en des fioles mignonnes, les unes cerclées d'argent, les autres d'un cristal bleu lapis, l'acide prussique, fluide et incolore, le curare épais, crémeux, jaune, puant, et des poudres bizarres brunes et blondes, de l'arsenic, des cantharides... Là était la prompte délivrance, une fuite lâche qu'on ignorerait.

Soudain, un bruit d'étoffe de soie, étonnant frou-frou pour ce lieu austère, emplit la pièce. Mary descendait des appartements de Tulotte.

—Mon cher oncle, dit-elle de sa voix mordante, je crois que vous êtes en retard.

—Oui, balbutia-t-il, repoussant à demi le tiroir, j'ai oublié de mettre mon habit. Il ne faut pas m'en vouloir, je suis si malheureux, ce soir, Mary! Oh! mon Dieu! s'écria-t-il, saisi de ce frisson sénile qui effrayait son expérience médicale, mon Dieu! quelle robe as-tu donc?

Mary, debout, dans la splendeur de ses dix-huit ans, portait une singulière toilette, sa création des fiançailles.

«Je veux une robe couleur de souffrance,» avait-elle déclaré à la couturière stupéfiée. Cette robe incarnait parfaitement l'idée qu'elle avait eue, la cruelle fille! Sur la jupe de satin vert émeraude, arrachant les yeux, se laçait une cuirasse, mode inconvenante de l'époque, une cuirasse en velours constellé d'un paillon mordoré à multiples reflets ou pourpres ou bleus. Ce corsage était montant et cependant s'ouvrait par une échancrure inattendue entre les deux seins, qu'on s'imaginait plus roses à cause de l'intensité de ce velours vert.

La cuirasse laissait les hanches comme nues, et le long des plis de la jupe, très collante, couraient des branches de feuillage de rosier sans fleurs, criblées de leurs épines. La perverse coquetterie de Mary avait fait explosion avec une assurance frisant la naïveté. Jamais elle ne s'était souciée de ses chiffons avant ce soir-là, et d'un seul effort elle atteignait au sublime.

Ses cheveux tordus derrière la nuque s'ornaient d'une épingle en métal nuancé, pareil aux broderies du corsage. Et la pointe passait, menaçante, tandis qu'un oiseau pourpre, qui semblait traversé, étendait sur la noirceur de ses magnifiques cheveux ses ailes implorantes de pauvre petit tué. La couturière contrariée avait avoué que si c'était original, ce n'était guère de mise pour une jeune fiancée. Mary aimait le vert, il éclairait son teint de brune et donnait à son regard voilé de cils épais un scintillement humide comme les regards de femme en ont au bord de l'eau. Elle n'écouta donc pas les réflexions de celle qu'elle payait pour accomplir des tours de force. Un peu de dentelle blanche atténuait la crudité de l'échancrure près des chairs; encore cette concession devenait-elle un raffinement de plus, en rappelant, dans les hardiesses du costume, la chasteté orgueilleuse de la vierge.

La traîne fuyait, doublée de neigeuses mousselines rendant plus délié le bas de sa personne svelte, s'effilant en un corps d'insecte miroitant et fabuleux. Tout ce vert était, pour les pauvres yeux fatigués du docteur Barbe, comme une décharge électrique.