M. Munas Chalmier pérorait à voix haute, s'étendant en des phrases de beau causeur, toujours sûr de finir par un mot à sensation, embrassant toutes les connaissances à la fois de son auditoire qui hochait des fronts de mauvaise humeur, parce que plus on sait de choses et plus il devient difficile de les expliquer, de l'avis des anciens. Et l'astronome Flammaraude allait et venait, le pied impatient, la tête renversée, dans une chevelure de comète, lançant des paradoxes, affirmant des histoires folles et pourtant d'une clarté éblouissante, comme baignées par les rayons cherchés là-haut. Ce diable d'homme les entortillait de son accent câlin: pourquoi pas ceci, et pourquoi pas cela?... Aristocrate de la science, lui, quand il avait trouvé une vérité, elle était jolie. Des bourgeois ahuris lui envoyaient des palais d'été, sous pli recommandé, contre un livre à propos de la lune. Savant du merveilleux, plus merveilleux écrivain encore. Surtout, charmant de physionomie.
Autour de la table à thé, derrière un paravent, des vieux complètement finis devisaient à propos de l'inconséquence de certains élèves qui veulent tout avaler, géologie, botanique, anatomie; de leur temps on étudiait plus à froid, et se cantonnant dans le terrain dévonien, affectant de ne pas savoir ce qu'on racontait au delà, ils discutaient, en cassant leur petit cube de sucre en deux pour éviter un excès de douceur, sur des mots effroyables, tout un troupeau de Ganoïdes qui défilait au dessus des tasses japonaises: les Cocosteus, les Ptéraspis, les Céphalaspis avec les flots des déluges partiels, horribles aquariums de monstres. Les élèves, au nombre de trois seulement, choisis parmi les plus intéressants du docteur Barbe, écoutaient sérieusement les professeurs qu'ils n'avaient pas envie d'interrompre.
Félix de Talm riait quelquefois d'un mot, puis se regardait dans la glace du cabinet d'histoire; son habit neuf lui allait bien, il était content. Le second, Maurice Donbaud, débitait, avec une terreur cocasse des farces d'amphithéâtre, au troisième, Paul Richard, un blond, imberbe, timide comme une jeune fille.
—Je te dis que c'est chic, l'idée de l'oreille au cocher. Je lui ai fourré ça dans sa poche au moment où elle descendait de voiture, elle a cru que c'étaient des louis, parbleu!
Et Félix de Talm approuvait d'un signe dans une décision féroce de faire des femmes à l'œil pendant que le narrateur anxieux cherchait si on l'écoutait parmi les maîtres...
—Elle est bien étonnante! répondait Paul Richard qui étudiait la robe verte de mademoiselle Mary Barbe.
Celle-ci, accoudée au socle d'une statue égyptienne, droite comme elle, ayant la finesse de ce corps glauque, un problème de deux mille ans, buvait du thé, son vague sourire aux lèvres. Le baron Louis de Caumont, un bel homme, prenant ses premières privautés de fiancé, se penchait dans son cou pour lui dire une fadeur. Louis de Caumont tranchait sur ce monde de gens peu soucieux de la toilette. Il avait une élégance discrète, point de breloques, point de bottes, de petites perles au plastron; le tortil brodé en violet au fond du claque doublé de satin noir, une senteur douce de benjoin et un habit qui le faisait paraître le seul habillé, au milieu des autres.
Ni beau ni laid, il conservait cependant une allure si correcte en faisant des choses insignifiantes qu'il plaisait extrêmement; mais il avait les larmiers très creusés, d'une couleur citrine indiquant un passé rempli d'excès de toutes sortes. Par instants, quand il regardait Mary, ses yeux ternes flambaient de lueurs.
—Nous irons souvent dans ma maison de Fontainebleau, n'est-ce pas? demandait-il.
—L'été, oui; l'hiver nous resterons chez mon oncle, il me promet de nous abandonner son hôtel. J'ai hâte de faire certains changements, vous savez, je transporterai son laboratoire dans les appartements d'en haut. Son cabinet sera mon boudoir.