Mary, entre eux, surveillait les mots et les gestes, déployant une grâce merveilleuse pour l'homme qui la posséderait bientôt.

Célestin, le dos voûté, les doigts tremblants, les écoutait avec un regard humide.

—Est-elle adorable, cette enfant! murmurait le baron éperdument épris, ne pouvant deviner tout ce que l'oncle endurait.

—Une excellente petite femme, balbutiait le vieillard se sentant agoniser, l'aimant toujours d'un amour de pauvre qui mendie. D'ailleurs, elle lui permettait encore de ne pas déménager son cabinet, cela sauvegarderait un dernier lambeau d'honneur.

Humblement, il acquiesçait à tous leurs projets. Ils recevraient, ils iraient dans le monde, on promènerait le tortil, et lui, l'avare dépouillé de son trésor, il resterait transi près de la cheminée en songeant que c'était, selon l'expression de Tulotte, le juste retour des choses d'ici-bas. Maintenant il n'aurait plus le courage de se tuer.

Le mariage eut lieu à Notre-Dame-des-Champs, sans trop de faste. Quelques gommeux de la société du baron, quelques savants du cercle de l'oncle Barbe y assistèrent. On était au printemps, il y avait beaucoup de fleurs naturelles. Le vieillard eut une syncope pendant la cérémonie, des dames le virent tomber roide et crurent que la mariée allait hériter le soir de ses noces. Lui, revenu à la raison, affirma que les fleurs lui faisaient cet effet quand il les sentait de près. On dîna chez lui, un dîner de quarante couverts auquel il se dispensa de prendre part à cause des grosses gerbes de roses ornant la table. Les époux annoncèrent le départ ordinaire pour l'Italie, mais ils gagnèrent tout simplement leur chambre. Le docteur dut passer devant cette chambre pour gagner la sienne, il s'arrêta brusquement secoué de sanglots pitoyables. Oh! c'était un martyre que de savoir qu'elle le méprisait au point de ne pas lui avoir tendu son front d'épousée en ce jour solennel. Pourtant, que demanderait-il de plus? Il lui avait donné, par contrat, la moitié de sa fortune, trois cent mille francs, son hôtel avec la seule charge d'y laisser Tulotte à sa mort et la permission d'agir publiquement à sa guise chez lui. Certes, il se reconnaissait coupable, mais il avait si longtemps expié une seconde d'égarement, qu'il espérait enfin le repos, il se remettrait à ses chères études, il soignerait le protégé du baron pour se distraire, ce paysan qui travaillait comme un forçat pour tâcher de paraître moins ridicule. Ce serait bon de se dévouer encore, mais pour un homme, sans les dangers effroyables que l'on risque auprès de ces femmes décevantes. Oublier? non, mais effacer et se réhabiliter par la fin de sa vie cachée, pénitente.

Adieu toutes les gloires, toutes les brillantes discussions. A quoi tout cela sert-il quand on n'a pas su se défendre d'un désir sensuel? Et ensuite il s'éteindrait tranquille en bénissant le petit enfant qui naîtrait d'elle....

—Monsieur, disait Mary, debout au milieu de leur chambre nuptiale et détachant son voile de tulle, une jeune fille élevée par un militaire, formée par un médecin, en sait plus long qu'une vieille femme; je me dispenserai donc de rougir ou de me sauver, comme doivent le faire, à ma place, les demoiselles de mon âge. J'ai tout lu, tout compris, et mon cher oncle m'a donné des explications par dessus le marché. Physiquement, je suis vierge; moralement, je me crois capable de vous apprendre des choses que vous ignorez peut-être. Trêve de préambules mystiques. Ce que vous voulez, je vous le donnerai tout à l'heure. Auparavant, j'ai des conditions à vous poser.

Le baron Louis de Caumont, qui avait mis un genou en terre, leva le front, stupéfait. Elle parlait d'un ton calme et résolu.

—Mary! dit-il, quel est ce langage? Ne m'aimeriez-vous point?