—Voyons, Monsieur Sylvain!... criait la rebondie créature, blonde comme un épi et d'une laideur fort agréable, ne touchez pas aux légumes ... il en reste dans le pot-au-feu... Si c'est raisonnable!... ajouta-t-elle pendant que Pierre, sournois et entêté, s'emparait d'un poireau qu'il avalait, le nez levé, les paupières closes.

Et ils riaient tous les trois, faisant un excellent ménage, goûtant aux sauces, remuant les salades ensemble, mélangeant les odeurs de la cuisine avec les odeurs de l'écurie.

Mary ne s'inquiéta pas de leur gourmandise, elle alla droit à la chatte jaune qui sommeillait derrière le fourneau et elle l'emporta.

—Mademoiselle! rugit la cuisinière, posez ce chat ... vous vous ferez griffer ... quelle petite enragée!... Elle va se tuer ... regardez-la descendre!

Mary filait dans l'escalier, serrant la chatte qu'elle adorait d'une mystique passion, passion d'autant plus inexcusable que la mauvaise bête la criblait de coups de griffes dès qu'elles se trouvaient toutes les deux seules.

Mary courut au bosquet de noisetiers, contre le mur du cimetière, un bout de décor délicieux fait de lierre et de lavandes sauvages. Les plantes poussaient là sans culture, le jardinier d'à côté n'y venait point et se contentait d'émonder les arbustes que le colonel voulait à l'alignement, le long des pelouses. Mais, dans ce coin, Mary était chez elle, le banc boiteux lui appartenait, le feuillage la dissimulait, les insectes la connaissaient. Elle y avait installé sa charrette aux herbes, son râteau, sa pelle et un vieux berceau de sa poupée, hors d'usage, contenant des jouets impossibles. Elle s'assit tenant toujours sa chatte qu'elle comblait des noms les plus tendres. De temps en temps, la bête lui envoyait un coup de patte sec, rapide comme un coup d'épée. Quand elle lui attrapait les doigts une rayure rouge barrait sa peau, mais Mary ne se plaignait pas, au contraire, elle tenait de longs raisonnements sur la méchanceté des chats pour les enfants sages ... qui ne voulaient que leur bien! Elle finissait par lui mettre un bonnet à elle, garni de broderies, un corsage de sa poupée et, ainsi affublée, la chatte la regardait furieuse, les oreilles couchées en arrière sous le bonnet de travers, les pattes prêtes à sortir des manches du corsage, montrant ses crocs aiguisés, jurant d'un ton sourd. Un peu inquiète, car la fête se terminait généralement très mal, Mary la suppliait d'un accent à attendrir des cailloux: «Do! do!... l'enfant do!...» Ah! oui!... la chatte se dressait tout d'un coup, lui sautait à la figure et lui labourait les yeux ou le nez. Pourtant, cette bête maligne, peut être au fond s'amusant de la chose, ne s'en allait pas ... elle restait blottie sous les lavandes tandis que Mary tamponnait ses joues, elle guettait sa victime, la prenant pour une grosse souris blanche, revenant avec des ronrons perfides, un air bonasse signifiant: «Si je te griffe ... je te pardonne, tu sais!...» Et Mary la resserrait dans ses bras meurtris, répétant des serments d'éternelle amitié. Du reste, elle ne faisait aucun mal aux animaux, n'aimant que les chats, mais respectant tout ce qui était grouillant sur terre.

Ce soir-là, avant le dîner, Mary eut le nez balafré d'importance, la chatte lui fit une arête rouge sur la ligne de son profil et elle ajouta une vigoureuse morsure en pleine joue.

La petite fille, déjà si troublée, abandonna la bête au milieu du lierre, sans un mot de reproche, et alla se laver à la fontaine du potager. Une immense douleur emplissait le cerveau de l'enfant. Puisqu'on tuait les vaches pour boire leur sang, que sa maman devait mourir, que son père remplacerait la soie bleue par leur cuisinière Estelle, que la Tulotte la battait, que la chatte la griffait, elle était décidément bien une malheureuse petite fille! Et l'existence lui apparut la plus misérable des plaisanteries. Une angoisse, qui n'avait pas d'explication possible pour elle, envahissait son être débile. Elle se croyait marchant dans les îles désertes de Robinson Crusoé dont on lui lisait les histoires, un chagrin de vieille lui venait; comme si elle eût vécu déjà de longues années, rien ne devait plus l'amuser ni l'intéresser. Connaissait-on les moyens d'adoucir les bouchers velus et de charmer les chattes jaunes?... Autant valait dormir le jour comme on la forçait à dormir la nuit.

Elle s'approcha de la grille du jardin qui lui fermait l'entrée de la place; des escadrons passaient revenant du terrain de manœuvre avec leurs longues files de pantalons garances. Ce rouge lui blessait, à présent, ses pauvres yeux pleins de larmes brûlantes. Le rouge dominait trop dans cette vie de militaire dont elle avait sa première sensation de petit être réfléchissant. Tout cela lui procurait un vertige atroce et elle cherchait vainement à s'expliquer, parce qu'elle était encore une enfant malgré ses rêveries de femme nerveuse!... Qu'allait-elle devenir?

Au dîner elle ne mangea rien, pas même de la tarte aux cerises, ces cerises lui rappelaient la blessure du bœuf agonisant. Il fallut la coucher de bonne heure. Son père se retira dans son cabinet pour lire ses rapports, sa mère se mit dans son lit de soie bleue claire.