—Victime de la science! répétèrent les journaux, échos complaisants de la jeune baronne. Il y eut un enterrement magnifique. M. de Caumont, prévenu, arriva pour l'ouverture du testament. Antoine-Célestin Barbe léguait toute sa fortune à sa nièce. Le baron, attendri, ne sachant plus où s'était perdu son fils naturel, ayant lui-même bien des choses à se reprocher, fit une démarche auprès de sa femme. Tous les deux vêtus de grand deuil, revenant du cimetière dans la voiture ornée d'énormes nœuds de crêpe, entamèrent une banale conversation.

—Madame, croyez que je prends part à votre chagrin. Les larmes effacent les fautes, Mary! Ah! quel noble cœur, cet homme que le Paris scientifique regrette avec nous!...

Elle se garda de relever son voile, car il aurait vu qu'elle ne pleurait point, mais avait un singulier sourire.

—Monsieur, répliqua-t-elle digne et froide, je sais que mes torts ne sont pas de ceux qu'un mari oublie. Nous tâcherons de nous supporter mutuellement, à moins que vous ne désiriez me convaincre d'adultère devant un tribunal.

A cela, il avait souvent pensé. La phrase le plongea dans de mornes réflexions. Un scandale ne mènerait à rien de logique: il avait un fils naturel, et elle possédait une belle fortune. Entre ces faits accomplis, un avocat le ballotterait avec d'odieux commentaires. Il serait la fable de ses amis, les viveurs du cercle aristocratique, et Mary, jeune, orpheline, intéresserait autrement que lui, ex-fanfaron, sujet aux fredaines des blasés, un peu engraissé du ventre.

—Mary, murmura-t-il, on irait au bout du monde, qu'on ne vous oublierait jamais!

Il eut l'envie de lui prendre la main; il se retint pour ne pas lui paraître ridicule.

Chez eux, elle décida qu'elle lui donnerait le droit de gérer les capitaux selon ses idées.

Il la trouva généreuse. Pour un rien de tendresse, il lui aurait demandé si elle pouvait aussi effacer le passé.

Il reprit une certaine tranquillité quand il eut interrogé les domestiques et les amies mondaines. Tulotte lui semblait un porte-respect bien suffisant; le cocher avait juré tous ses dieux que madame ne sortait pas sans sa tante. La petite comtesse de Liol, l'ancienne conquête, lui avoua qu'elle n'avait aucun rapport défavorable à lui faire. Elle gardait bien ses secrets, Mary, en admettant qu'elle en eût, cette créature, un peu doctoresse avec ses compagnes du frivole faubourg Saint-Germain, et la comtesse termina en félicitant le mari qui cascadait par delà les frontières pendant que sa femme soignait un vieil oncle à héritage. Leur deuil les empêchant de recevoir et de courir les salons, ils durent se cloîtrer dans l'hôtel, très agrandi par la catastrophe. A la lueur d'une lampe intime, ils durent passer des soirées en tête-à-tête, lui ne sachant que dire, elle lisant ou brodant sans rechercher la causerie. Il lui fallut de nouveau l'admirer sous les simplicités de ses robes noires comme avant leur fatal mariage, et il constatait qu'elle était encore embellie: ses yeux, bistrés par la douleur, se rejoignaient, toujours de ce bleu inexplicable au milieu des pâleurs dorées du visage, s'estompant de leurs fins sourcils prêts à se froncer. Ses cheveux lourds, plus en deuil que sa robe, avaient des senteurs délicates de ce réséda mystérieux qu'elle portait en son être, malgré la faute, malgré le crime, fleur de jeunesse au paroxysme de la passion, fleur d'amour provocante et toujours ingénue.