—Allons donc! cria mademoiselle Tulotte, est-ce qu'une fille de militaire doit reculer? Nous avons fait la moitié du chemin. Ta mère n'est pas contente quand tu restes à la maison. Il te faut de l'exercice, tu deviendrais bossue si on t'écoutait. Ah! tu es une fameuse momie!
L'idée fixe de la cousine Tulotte était que les enfants deviennent bossus lorsqu'ils annoncent des goûts sédentaires. Elle avait la plus triste opinion de cette petite Mary qui demeurait des journées entières à rêver dans les coins noirs, la chatte de la cuisinière sur les bras, berçant la bête avec un refrain monotone et pensant on ne savait quoi de mauvais.
Mary s'arrêta prise de colère.
—Non, je ne veux plus! répéta-t-elle en enfonçant ses ongles dans le poignet de la cousine.
Celle-ci fit un haut-le-corps d'indignation.
—La voilà qui me griffe, à présent!... fit-elle, et, si elle n'avait pas tenu de l'autre main une boîte au lait, elle eût vigoureusement corrigé l'irrascible créature.
—Je le dirai à ton père! s'écria la cousine Tulotte.
Puis, sentant que l'enfant allait se révolter, selon sa méthode ordinaire, c'est-à-dire qu'elle n'ajouterait pas un mot, pas une larme, et qu'elle n'avancerait pourtant pas davantage, elle l'emporta. Mary eut un rire silencieux. Ce rire plissa d'une façon très singulière sa petite figure; il signifiait peut-être que l'enfant connaissait déjà la valeur d'une égratignure faite à propos.
Le chemin que prenaient presque tous les jours vers la même heure, Mademoiselle Tulotte et son élève, descendait de Clermont-Ferrand pour aller jusqu'aux abattoirs de la ville. On passait d'abord entre les murs de deux grands jardins. L'un, à gauche, était planté d'arbres énormes: des saules, des sapins, des ifs. L'autre, à droite, était très ratissé, avec peu d'ombrage et beaucoup de légumes en rangs interminables: des choux, des salades, des oignons, des melons, aussi quelques rosiers, du syringa, des pensées, des corbeilles de thym. Dans le premier il y avait une maisonnette fort jolie, toute sculptée, surmontée d'une croix brillante. Dans le second se dressait une simple cahute de planches couverte de chaume moisi.
Plusieurs fois, Mary avait demandé pourquoi le propriétaire du jardin aux beaux grands arbres ne se montrait pas, tandis que l'on apercevait sans cesse un homme, dans les vilains choux, un homme coiffé d'un épouvantable chapeau de paille, avec une bêche ou un arrosoir.