Nul doute que si la petite madame Marescut se fût permis des fantaisies de ce genre, on aurait fait permuter son mari; mais Jane d'Apreville était la loi et les prophètes. A part le comte de Mérod, le lieutenant-colonel, très en dehors des opinions reçues, les hussards, l'infanterie, le génie ne tarissaient plus d'éloges. On citait, par exemple, l'escapade du théâtre: elle était allée seule, un soir que l'on jouait de l'Offenbach, dans une loge de face, ayant pour tout chaperon son nègre Jolicœur. Une autre fois, elle avait suivi une revue de son père, à cheval, une toque ornée de trois étoiles sur la tête, et elle avait chassé le renard, l'hiver dernier, en compagnie d'un prince russe, dans une propriété qui n'appartenait pas au général.
De là un procès dont le père lui-même s'amusait comme d'un bon tour joué aux bourgeois d'Auvergne. Elle faisait, du reste, profiter le haut commerce de ses extravagances et devait, disait-on, des sommes à sa couturière.
Ce fut dans les salons de l'hôtel du Cours, que Mary fit ses débuts mondains. Jane d'Apreville, à la fin de juillet, offrit une collation féerique à mesdemoiselles de tous les régiments de la garnison. Par déférence pour le chef, le colonel Barbe n'osa pas refuser l'invitation. On décida que Mary serait conduite par Tulotte à la collation.
Elle avait encore un peu de fièvre. Le médecin de sa mère prétextait la croissance, un mal très anodin. Lorsqu'elle entra dans les salons du général, Mary eut un sourire de ravissement. Les croisées en portiques étaient ouvertes et festonnées de guirlandes, des suspensions de fleurs retombaient au centre de chaque portique, et le bleu éblouissant du ciel formait un fond infini comme un rêve à ces tableaux merveilleux. Une trentaine d'enfants polkaient dans des jonchées de roses; des consoles recouvertes de velours supportaient des joujoux bariolés. A droite et à gauche d'un gros orgue de Barbarie, que tournait le nègre Jolicœur, s'élevaient des buffets en étagères ornés de pièces montées qui représentaient le numéro et les armes des régiments invités.
Un grand drapeau de soie enveloppait de ses plis les pyramides de brioche, de savarins et de pains fourrés. Des valets déguisés en cantiniers, le bonnet de police sur l'oreille, versaient les sirops et découpaient les gâteaux. Pour les mamans, on avait installé une tente sur la terrasse, derrière l'hôtel, d'où elles pouvaient surveiller les jeux du jardin. Ces dames avaient des tapisseries et brodaient, en devisant de la joie universelle.
Au jardin, après les danses, une surprise attendait les petites filles: on avait fait venir des champs un troupeau de vrais agneaux qu'on était en train de garnir de rubans. Pour les petits garçons, il y avait des chevaux de bois équipés en guerre, avec des roulettes sous les pieds. Le général d'Apreville, plus apoplectique qu'à l'ordinaire, allait du salon à la terrasse, se frottant les mains, embrassant les fillettes de douze ans dans le cou, pinçant au hasard les jeunes mères, répétant:
—Un génie, ma fille, un vrai génie... Elle ne me laisse rien à faire ... et elle sait dépenser comme une femme!
En effet, mademoiselle d'Apreville n'y regardait pas.
Mary, tout étourdie, se tenait au seuil du salon, penchant de côté sa figure de brune pâle d'où les yeux semblaient jaillir comme deux étoiles.
—Oh! l'amour!... s'écria Jane, lâchant le collégien avec qui elle valsait pour s'emparer de Mary.