Le lendemain, vers dix heures, Mary se leva maussade. Pour tuer n'importe qui il faut compter avec la justice, si peu qu'il y en ait dans un pays... Elle traversa la salle où le souper avait eu lieu et heurta le corps de Tulotte abandonné le long de la table.

—Parbleu! grondait la jeune femme en secouant la vieille toute jaunie, les yeux fixes, on m'accusera de vilaines mœurs et je ne voudrais pas qu'on commît de ces erreurs sur mon compte. Aimant le sang, je choisis, pour le faire couler, celui qui est le moins utile, voilà tout. Je ne tiens pas à ce qu'on raconte que moi, la vraie femelle de l'époque des premières chaleurs du globe, j'ai pu réellement aimer l'un de ces insexués.

Elle continuait son raisonnement sur ce qu'elle avait découvert la veille et ne s'apercevait pas que Tulotte, les bras raides, avait cessé de souffler.

—Quelle triste gardienne tu me fais, ma pauvre Tulotte! lui dit-elle en lui vidant une carafe sur la figure.

Alors, elle la laissa choir, sa tête rendit un son mat, très lugubre au milieu de la débâcle des verres brisés, des bouteilles dorées près du goulot et des corbeilles de fruits en filigrane scintillant.

—Elle est donc morte? cria-t-elle, comprenant enfin.

Aussitôt, elle sonna; les domestiques accoururent, s'affolant. Il fallut demander un médecin, la mettre sur un canapé, essayer de la saigner. Rien ne pouvait la rappeler désormais à ses devoirs de fidèle institutrice, elle était bien morte d'une congestion, la face déjà tuméfiée, les jambes roides comme celles d'une statue de bois.


Mary ne voulut pas rester avec ce cadavre toute la matinée. Agacée des cérémonies stupides qu'on préparait, elle fit atteler le coupé bas et, prise d'un de ses caprices coutumiers en dépit de la circonstance navrante, elle se rendit à la Villette; là, on lui avait indiqué un débit de sang, espèce de cabaret des abattoirs où des garçons bouchers, mêlant le vin à la rouge liqueur humaine, buvaient, se disant des mots brutaux. Toute pâlie, dans ses fourrures de martre, moitié la petite fille qui veut du fruit défendu, moitié la lionne qui cède à l'instinct, elle se glissa parmi ces gens, tendit son gobelet comme eux, but avec une jouissance délicate qu'elle dissimula sous des aspects de poitrinaire.

Les garçons bouchers éteignirent leur pipe, jetèrent leur cigarette, la plaignant, car ils la trouvaient belle...