Estelle s'esquiva sans répondre un mot. Le trait était lancé.
La Confrérie des Casseroles avait pour but de diriger les maîtres par leurs domestiques, chose démocratique plus facile qu'on ne se l'imagine.
Tous les jeudis, dans une chapelle des bons pères, les servantes de Dôle se réunissaient pour ouïr une instruction sur les devoirs de leur situation, et là, on les exhortait à combattre l'irreligion des familles qui va toujours augmentant, comme chacun sait.
On avait pris à part Estelle dont la toquade pour l'intendant de mademoiselle Parnier s'accentuait davantage, et on lui avait déclaré qu'elle se perdait chez les hussards. Estelle ouvrait une bouche énorme devant les sermons, cela lui changeait ses habitudes de grosse gaieté avec les soldats, mais flattée de se voir au milieu de la fine fleur des domestiques de Dôle, elle imita bientôt les allures distinguées de ces demoiselles, ôta les rubans tapageurs de son bonnet, eut un chapelet dans sa poche et devint si détestable que Sylvain déclara tout net à Pierre que puisqu'elle voulait faire sa sucrée, on irait rire ailleurs.
—Estelle n'est plus la même! soupira madame Barbe lorsqu'on pénétra dans le salon.
—Il faut la mettre à la porte! bougonna Daniel impatienté de ce changement qui lui supprimait l'unique gaieté de sa demeure.
—Mais non, reprit Caroline, je ne m'en plains pas... Elle est devenue sage, elle cause moins avec tes ordonnances, elle a des prévenances ingénieuses pour moi... Faut-il donc une virago, ici, pour nous servir!... Tu veux toujours qu'on se trémousse autour de toi... Si cette fille commence à se repentir!...
—Allons donc!... se repentir, elle dissimule ... ce sera propre dans quelque temps. Elle sort pour aller je ne sais où, elle pince les lèvres quand on la gronde; autrefois elle pleurait, j'aimais mieux ça ... j'ai horreur des dévotes.
—Et moi, je préfère les dévotes aux filles trop délurées, riposta Caroline, la fièvre aux joues.
Depuis qu'elle était enceinte, jamais le colonel ne laissait la dispute s'envenimer.