—Tiens, Minoute! fit-elle. Ensuite elle se retira, le front haut, sans daigner refermer la porte.
Pétrifiée, la dernière des de Cernogand n'eut même point la présence d'esprit de faire un signe de croix.
La maison subit une véritable crise à propos de ce plat de beignets si cavalièrement offert aux mânes d'un chat assassiné. Mary reçut le fouet. On la mit en quarantaine pendant plusieurs jours. Elle fut privée de dessert, de la musique du dimanche, et surtout de jouer avec ses chats. Minoute, désorientée, abandonna le lit de sa maîtresse, emporta son petit dans l'écurie; un cheval écrasa ce restant de la nichée. Enfin, le plus poignant de tous les désespoirs, l'intendant, avec la permission d'Estelle, tendit un lacet sous les fuchsias, endroit fatal où Minoute trouva une mort prématurée.
Mary demeura inconsolable. Son père voulut lui donner un oiseau; elle refusa. A quoi bon?... si Minoute n'était plus là pour le manger! Ces sortes de peines prenaient dans le cerveau de la petite fille des proportions terrifiantes. D'autant mieux qu'elle pleurait peu et ressassait ses douleurs des journées entières. La maison lui inspirait une tristesse morne sans la moindre distraction vivante; certes, elle ne manquait pas de joujoux, tous les officiers de son père au premier janvier lui avaient donné des poupées, des ménages, des bonbons; mais cela ne remuait pas autour d'elle, les poupées se brisaient.... Il faisait trop froid pour sortir les ménages, hélas! Quant aux bonbons elle leur préférait la simple tartine de beurre de son goûter.
La maman ne bougeait plus de sa chaise longue; Tulotte passait son temps à disputer la cuisinière, l'appelant cafarde; le papa allait chasser avec Corcette et le comte de Mérod dans les gorges du Jura.
L'hiver était venu, charriant les neiges qui ne voulaient pas fondre dans la cour. Mary, partie de l'Auvergne avec un soleil magnifique, s'imaginait que les villes de France sont divisées en deux catégories: les villes où c'est l'Été et les villes où c'est l'Hiver!...
L'aventure du plat de beignets avait gâté la conversion des Barbe et un autre scandale vint la faire sombrer pour toujours aux yeux de leur propriétaire. Une fois, Mary fut envoyée à la recherche de cette mystérieuse Estelle qui, maintenant, quand elle n'était pas au confessionnal, s'enfermait dans sa chambre. Mary grimpa l'escalier comme feu sa chatte, c'est-à-dire très vite et sans bruit. La chambre de la bonne, située sous les toits, possédait un gros verrou fermant assez mal un huis tout disjoint; Mary, juste à la hauteur d'une fente du bois, aperçut vaguement l'habit noir de l'intendant de mademoiselle Parnier, un habit en forme de lévite que tout le monde connaissait; elle entendit la voix de sa bonne balbutiant des choses étouffées. Mary n'osa pas entrer. Elle redescendit pour expliquer à son père que la bonne devait être très malade puisque M. Anatole la soignait dans son lit. Ce fut un trait de lumière, le colonel devina la véritable raison de la conversion d'Estelle. Il jugea même inutile de confondre les coupables, et, après avoir blâmé sa fille de se risquer au trou des serrures, il avertit Caroline.
—Te voilà bien!... s'écria celle-ci indignée; tu veux renvoyer ma cuisinière parce qu'au lieu d'avoir deux hussards pour amants elle se contente d'un dévot!... Moi, je trouve qu'Estelle se range de plus en plus ... et je la garde... Autrefois elle faisait ses horreurs dans la cuisine, maintenant elle monte dans sa chambre... Je te dis que je veux la garder!...
Le colonel ne répliqua rien, mais il avait l'esprit de corps. Il ne serait vraiment pas dit que ce faquin de buveur d'eau bénite demeurerait impuni. Il mit des gants de peau neufs et alla de nouveau chez sa propriétaire.
—Mademoiselle, affirma-t-il dès le seuil, votre intendant est un drôle qui suborne les filles: je viens de le découvrir en conversation légère avec ma bonne, une créature assez sage!... Pensez-vous, Mademoiselle, que je puisse me permettre de laver la tête à ce polisson?