La maison du capitaine Corcette était une ancienne guinguette ornée de treillages verts et de volets verts. Au carrefour de trois routes, elle avait la vue d'une campagne fort accidentée, une montagne couverte de rochers de laquelle glissaient de petites cascades en miniature; elle portait encore un pin pour enseigne et sur un coin on lisait cette phrase d'un goût douteux: Au rendez-vous des cascades, que le capitaine ne se souciait pas de faire effacer. Elle possédait un jardin, des tonnelles, une balançoire, un jeu de boules, un jeu de grenouilles, une mare... Un vrai paradis!
Les quatre chambres qui la composaient étaient tendues de papier perse à fleurs inouïes.
Au salon il y avait des cors de chasse, un tapis turc, un vieux piano; des scènes d'amour très drôles le long des rideaux de cretonne. Cela empestait la cigarette et le rhum. Mary dut changer sa robe de flanelle blanche qu'elle avait salie dans les rues de la ville contre un petit jupon de soie rouge bordé d'une dentelle que lui prêta madame Corcette. Celle-ci, très heureuse de faire la maman, lui donnait des conseils.
—Tu vois, Mary, tu as un jupon de danseuse espagnole. Demain Tulotte viendra prendre de tes nouvelles et t'apporter du linge, mais, pour aujourd'hui, nous allons nous déguiser. Tu mangeras des gâteaux, tu boiras des liqueurs et tu casseras tout si ça te plaît. Je te soupçonne d'être une petite fille trop bien élevée... Ris donc, lève la jambe, cours, saute ... massacre-nous... Il faut se la couler bonne tant qu'on est gamine... Après ... on ne sait pas ce qui vous tombe dessus!... Moi, je ne veux pas que tu t'embêtes chez moi, tiens! D'abord tu es la fille de notre colonel et nous voulons t'éblouir!
De fait, l'enfant était éblouie. Elle souriait doucement, un peu chagrinée des expressions bizarres qu'employait madame Corcette «... que tu t'embêtes!» «se la couler bonne.» Autant de stupeurs pour elle qui avait un père très sévère sur le choix des mots.
On lui avait passé le jupon rouge, mis un zouave de cachemire bleu garni de clochettes d'acier et noué un ruban jaune au bout de ses nattes.
—Elle est fort jolie, cette mignonne! murmura le capitaine du haut de sa robe de chambre à glands de soie.
Madame Corcette endossa aussi une polonaise plus claire que celle de son mari, redressa son chignon et servit une collation abondante. Comme la fillette refusait gracieusement une seconde cuillerée de confiture, la jeune femme lui vida, en éclatant de rire, le fond du pot sur son assiette.
—Tiens! fit-elle, nous prends-tu pour des nigauds, nous voyons bien que tu en meurs d'envie!
A la vérité, Mary ne mangeait que modérément de tout, chez ses parents; elle suivait, malgré elle, un régime de convalescente qui a peur des excès. Jamais trop de fruits, ni trop de gâteaux, ni trop de vin. Et elle se portait bien, ignorant les indigestions et les griseries sucrées; cependant, comme l'humanité est ainsi faite, elle réservait toutes les folies sensuelles pour plus tard, et son esprit devait faire payer cher à son corps sa précoce gravité.