—Eh bien! je n'en boirai pas ... je veux te suivre ... à l'ombre ... j'ai si chaud!
Tulotte frappa aux volets d'une des fenêtres de l'établissement. Un gros homme, en manches de chemise, vint ouvrir la porte-cochère. Elles entrèrent dans une cour assez sale, jonchée de paille et plantée de pieux. Mary s'arrêta un instant, étonnée de ne pas voir de vaches comme il en passait le matin devant leur maison, faisant sonner leurs clochettes. L'homme avait un tablier de toile bise éclaboussé de taches rouges. Mary s'aperçut tout de suite de ces taches.
—Le Monsieur s'est coupé! pensa-t-elle, un peu effrayée par ce boucher aux bras velus, et, dans son horreur instinctive des blessures, elle saisit la jupe de la cousine Tulotte.
—Il m'en faut pour cinquante centimes, dit celle-ci de mauvaise humeur, selon son habitude, car la corvée ne lui souriait guère.
—On va vous servir, Madame, répliqua le boucher en examinant la petite du colonel, toute délicate dans sa robe de piqué blanc bouffante, sa capote de satin à bavolet ornée d'un bouquet de pâquerettes et de ruches de tulle. Laissez-la donc venir, la demoiselle, ajouta-t-il, elle verra nos bêtes!
Frémissante de plaisir, Mary s'avança, relevant ses jupes, comme elle le voyait faire à sa gouvernante.
Sous un hangar les animaux destinés à la tuerie étaient rangés devant une barre et attachés, les bœufs par les cornes, les moutons par les pattes. Il y avait des veaux au poil clair jetés pêle-mêle, s'étouffant les uns sur les autres, des brebis plus ou moins grasses entassées dans un très petit espace et qui se mettaient tête contre tête comme fait un troupeau affolé par une panique; les bœufs, les cornes forcément en avant, frappaient la terre de leur pied, levant des mufles terribles; mais c'étaient les veaux surtout, dont les yeux s'emplissaient de grosses larmes, qu'on devait plaindre dans le tas de ce bétail condamné.
En face du hangar s'ouvrait une grande porte voûtée, un trou sombre d'où sortaient de vagues gémissements et une odeur nauséabonde. On percevait des coups sourds, des coups de massues. On tuait là-dedans de minute en minute. Un garçon tout en loques venait prendre un animal à la barre et l'amenait, tirant de toutes ses forces, jusqu'à ce trou énorme d'où rien ne ressortait ensuite que le bruit de ces coups sourds. Ce garçon avait l'esprit particulièrement méchant, il donnait du fouet à ces bêtes passives, sans aucune pitié. Il leur lançait ses gros sabots dans le ventre, frappant les veaux inertes, faisant des marques sur les nez pâles des brebis. Il allait comme une brute, avec une chanson très gaie à la bouche, torturer de malheureux porcs vautrés dans le ruisseau de boue sanguinolente qui coulait autour de la cour; les porcs, beaucoup plus graves que le reste du troupeau, ne se dérangeaient pas, mais grognaient en ne perdant aucune occasion de happer des choses puantes.
Au-dessus du hangar, il faisait toujours très bleu, et là-bas, là-bas, aux déclins presque violets de l'horizon, le mont du Puy de Dôme portait toujours jusqu'aux seuils des secrets paradis ses chemins inconnus.
Mary, sa jupe bien serrée contre ses mollets nerveux, dévorait le spectacle de ses prunelles dilatées.