On revint au Rendez-vous des cascades pour dîner tous ensemble. Le capitaine Corcette, qui ne s'était guère amusé, les accueillit à bras ouverts. On dressa des tables dans le salon, sans nappes, mais on organisa des serviettes de toilette mises bout à bout. Le menu, fort simple, se composait de rondelles de saucisson, d'un plat de pommes de terre frites, énorme, d'un jambonneau, de beignets à l'huile et de café. On arrosa le tout de vin blanc du pays. Manette servait en se laissant pincer les hanches. Madame Corcette distribuait les parts et lançait quelquefois une tranche ou un os de son jambonneau à travers les tables. On ramassait au vol. Corcette, lorsqu'on avait nettoyé un plat, exécutait des tours de prestidigitation pour calmer les impatiences.

Mary mangea très peu, dégoûtée de ces manières foraines et surtout parce qu'elle s'était aperçue que son verre conservait une trace graisseuse, près du bord.

Le soir il y eut un tapage infernal au piano. Les hussards polkaient entre eux, n'ayant pas de danseuses, puis on finit par tirer la bonne hors de sa cuisine, elle et madame Corcette tombèrent de lieutenant en lieutenant, s'amusant des mines effarées de Mary qui commençait à croire qu'on enfoncerait le plancher. Certes, cette soirée ne ressemblait pas aux soirées du colonel, on se mettait à son aise chez les Corcette, les uns posaient leurs pieds éperonnés sur le marbre de la cheminée, fumant des cigarettes orientales dont le capitaine avait de grosses provisions pour sa femme. Les autres vidaient des fioles de chartreuse. Enfin, vers minuit, on apporta un punch colossal, Corcette monta sur une table, presque gris, il fit un discours avec des imitations impayables... Il singeait tour à tour tous les officiers supérieurs du régiment, et Mary, qui s'endormait derrière un paravent en attendant qu'on vînt la prendre pour la porter dans le lit blanc et bleu, se réveilla subitement à la voix grondeuse de son père, voix que ce diable d'homme contrefaisait au mieux:

«Oui, Messieurs, clamait le capitaine, on est heureux de se réunir dans de solennelles circonstances pour se retremper en vue des devoirs sacrés du lendemain... La France, Messieurs, la bonne tenue du régiment, la prospérité du règne de Napoléon III, le poil de nos chevaux.....»

Mary ne put en saisir davantage, Manette était venue pour l'emporter, et elle se figura, l'innocente, que chaque réunion, au 8e hussards, se terminait par les mêmes recommandations graves sur le service!

Une semaine s'écoula ainsi en distractions étourdissantes, on voulait éblouir la fille de son colonel, Mary avait eu déjà une petite indigestion de crème et elle s'était donné une entorse, cependant elle riait de bon cœur, ses cheveux toujours au vent, elle se colorait les joues d'une grosse pourpre de gaieté, oubliant la mort des chats, la méchanceté de M. Anatole, lorsque, le samedi matin, madame Corcette, après une longue conférence avec Tulotte, partit pour la rue de la Gendarmerie, elle ne revint que le soir et sa figure était renversée. Le capitaine Corcette, revenu de son côté de la manœuvre, paraissait lugubre. Manette poussait de profonds soupirs, échangeant avec ses maîtres des signes d'intelligence quand elle croyait que Mary ne la regardait pas.

—Qu'est-ce que c'est? demanda la petite fille. Madame Corcette, vous avez l'air de me bouder.

—Non!... non ... chère mignonne, dit celle-ci la pressant contre son cœur, je suis inquiète à cause du frérot ... et le marchand de choux m'a raconté des choses terribles.

On n'essaya pas de se distraire ce soir-là. Corcette fit seulement des tas de cocottes en papier de couleur tandis que Mary, assise parmi les chats, ses nouveaux amis, pensait tristement qu'une semaine de vacances est bien vite finie.

—Maman n'a pas dit quelque chose pour moi? interrogea-t-elle encore durant un silence très pénible.