Siroco, les cheveux ébouriffés, car il avait jeté son chapeau d'un geste de triomphe, se mit à cabrioler par le jardin, suivi de Mary et du chien, qui jappait dans un affolement joyeux. On se sauva vers la forêt des moussues où il y avait un banc de gazon mystérieux. Mary distribua ses sucres d'orge, Siroco se coucha près d'elle.
—Mary, dit le garçonnet qui la tutoyait quand ils étaient seuls, t'a-t-on grondée hier?
—Oh! oui, commença Mary rageuse, Tulotte m'a encore battue, Estelle n'a pas voulu me donner du gâteau de riz que nous avions pour dîner, papa n'est pas revenu du tout, il est resté chez madame Corcette. Maintenant, il est toujours chez elle. Moi, j'ai dû écrire beaucoup de pages ce matin, et je n'ai pas dormi une minute, mon frère est détestable. Il crie tant que je finis par croire qu'il se fendra la bouche, elle ira rejoindre ses oreilles, cette bouche, j'en serai bien contente, va! Et puis, il n'y en a que pour lui, quand même... La nourrice invente des plats sucrés, elle tourmente Estelle pour avoir de l'eau-de-vie... C'est drôle un enfant qui boit de l'eau-de-vie, hein?...
—C'est drôle! répondit Siroco dont les yeux bruns, fort beaux, contemplaient la fillette avec une tendre passion.
—Ensuite, on ne veut pas m'acheter une robe neuve pour la procession. Tu sais que la musique va suivre la procession et des officiers en grande tenue. On tournera autour du tombeau de Ponce-Pilate, là-bas, près de la route du chalet. Ce sera bien amusant, mais, moi, je n'irai pas ... elles y mèneront mon frère... Oh! je n'ai pas de chance, moi!
Siroco tripotait les belles nattes de son amie d'un air convaincu. Il la plaignait, cette petite d'un colonel que l'on rudoyait et qui s'échappait à la manière d'une sauvage pour vagabonder dans les fleurs avec lui.
Ils avaient fait connaissance à l'occasion d'un bouquet que M. Barbe était venu acheter pour madame Corcette. D'abord, Siroco, pieds nus selon son habitude, s'était senti bien humilié devant le pantalon garance et les éperons dorés du colonel. Mais la petite fille silencieuse, de mine chagrine qui se tenait en arrière, au rang de Castor, l'avait intéressé tout de suite. Après deux tours dans le jardin des roses, ils s'étaient compris; elle avait fraternisé en souveraine qui sait que l'on peut remettre à sa place un aide-jardinier, tandis que l'on est tyrannisé par une bonne quand on est en visite chez des amis de son rang. Elle allait le rejoindre dès qu'elle prévoyait un orage au chalet, et comme le bonhomme Brifaut était le meilleur des êtres, Tulotte tolérait ces fugues, heureuse d'être débarrassée de son élève.
Siroco croquait les sucres d'orge:
—Ton frère ... je voudrais lui tordre le cou, voilà mon idée!
—Il a tué maman! affirma la petite dont les prunelles lancèrent une flamme singulière.