Mary voulait savoir une bonne fois ce que c'était que ce lait dont elle ne buvait pas et que sa mère aimait. Elle laissa là les petits veaux en pleurs, les brebis butées contre leur propre laine, les porcs si gras qu'ils ne remuaient plus.
Elle sauta le ruisseau et se glissa jusqu'à ce trou sinistre de l'abattoir. Tulotte, sa figure maigre tendue vers le bœuf, ne se doutait de rien. La petite mit les mains derrière son dos. Qu'allait-il donc arriver à ce gros animal docile?... Est-ce qu'il voulait leur donner des coups de cornes, par hasard? Mary ne respirait plus. Elle pensait qu'elle faisait mal, et aussi que c'était tout de même bien curieux cette manière de chercher du lait dans les vaches qui n'ont pas de sonnette?.
Brusquement le boucher leva son maillet, il tendit ses deux bras en l'air. Un nouveau coup sourd résonna sous le toit du bâtiment. Le bœuf tressauta sur ses jambes repliées, ses yeux s'injectèrent et sortirent de leurs orbites. Une écume pourprée filtra à travers ses dents mises à nu, sa langue pendit hors de sa bouche, le long de son corps la peau se plissa, se hérissant de poils humides, la queue se dressa comme un serpent fouettant dans un dernier spasme l'horrible mouche qui attendait pour sucer la viande.
Mary fit un geste de suprême angoisse.
Ses mains, qu'elle avait jointes à la façon des bébés indifférents, derrière son dos, elle les porta à sa nuque par un mouvement instinctif. Elle venait de ressentir là, juste au nœud de tous ses nerfs, le coup formidable qui assommait le colosse. Elle eut un frisson convulsif, une sueur soudaine l'inonda, elle fut comme soulevée de terre et transportée bien loin, par delà le sommet de ce Puy de Dôme bleuâtre.
Le garçon approcha le seau de cuivre et plongea son couteau rond dans le cou épais de l'animal. Un jet de sang fusa sur ses bras, sur son tablier, sur sa poitrine, et ce jet tomba, à mesure que le couteau s'enfonçait, dans le seau avec un bruit de fontaine ruisselante.
De temps en temps, la bête, pas tout à fait finie, se remuait, balançant sa puissante encolure, tandis que la tête cornue, broyée au crâne, allait et venait avec des balancements lamentables.
On dit que les taureaux ne voient pas les hommes parce que leurs yeux voient plus gros que nos yeux. Mais le regard d'un enfant de sept ans vit plus gros encore que le regard d'un bœuf. Il sembla à la petite fille que cette scène prenait des proportions phénoménales; elle s'imagina que tout le bâtiment de l'abattoir était une seule tête cornue, fracassée, grinçant des dents et lui lançant des fusées de sang sur sa robe blanche; elle se crut emportée par un torrent dans lequel se débattait avec elle une arche de Noé complète, les moutons, les veaux, les porcs, les vaches, et les garçons bouchers couraient après elle pour lui passer leur couteau sur la nuque. Le gigantesque Puy de Dôme arrivait, d'une course échevelée, vers sa microscopique personne, il répandait autour d'elle une ombre solennelle, sombre comme la nuit, elle roulait de trous en trous, s'accrochant aux chardons de la route, aux pâquerettes, aux liserons, le jardinier la repoussait d'un coup de bêche dans le cimetière et enfin elle dormait sans le souvenir du bruit, sans l'effroi de cet égorgement.
—Vous voyez! disait le boucher s'essuyant les doigts pour verser un peu de sang bouillant dans la boîte au lait qu'il eut le soin de bien recouvrir, ce n'est pas plus malin que cela et il ne souffre qu'une minute. Il faut bien manger, n'est-ce pas? Moi, je crois que c'est un fameux remède pour la poitrine. D'ailleurs, j'en boirais par plaisir ... oui, un verre plein, mais il faudrait parier une bouteille ... car on a besoin de s'ôter le goût!...
—Pauvre bête! murmura la cousine Tulotte, peu sensible de sa nature et cependant impressionnée, malgré sa sécheresse de vieille fille.