Madame Corcette, revenue à elle, ne voulut pas supporter ce spectacle, elle sortit du chalet afin de s'emparer du père dès qu'il descendrait de cheval. Mais Mary ne lui laissa pas le temps d'exécuter son projet, elle se lança la première à la bride de Triton.
—Papa, s'écria-t-elle avec un accent intraduisible, tu n'as plus que ta petite fille à aimer sur terre... Papa, pardonne-moi la peine que je te fais... Célestin est parti.
Elle disait parti comme on le lui avait dit pour Siroco, pensant que ce mot atténuerait le coup. Daniel Barbe chancelait, ne comprenant plus rien, car c'était le tour de madame Corcette qui lui jurait une affection éternelle, le suppliant de ne pas entrer au chalet tout de suite... Puis elle l'embrassa, lui prodiguant des noms tendres et des caresses folles.
Mary s'éloigna, tremblant d'une colère impuissante; ainsi il y aurait toujours quelqu'un entre son père et elle. Comment l'écraserait-on, celle-là? Dégoûtée, elle se sauva au fond du jardin, où elle demeura jusqu'au soir sans qu'on vînt la chercher.
De nouveau, les dames du régiment visitèrent la maison, portant des bouquets de camélias blancs et des couronnes de perles. Estelle et Tulotte reprirent le grand deuil, le père dans son étincelant uniforme, le crêpe au bras, reçut les mêmes phrases de condoléance; seulement il pleurait cette fois, il pleurait de rage de n'avoir pas été là pour sauver cet enfant qu'il aimait déjà de toutes les forces de son orgueil de mâle.
Il avait eu un garçon et il n'en avait plus! Il n'en aurait jamais plus! Fini, bien fini, les joyeux espoirs pour l'avenir! Il croyait, lui, qu'on élevait ces petits-là sans la mère, et au moment où on le sevrait, où il criait moins, où il suivait du regard les lumières, où il commençait à marcher, à gesticuler, à rire, on le lui tuait sous son toit, dans sa propre maison! Pourquoi lui avait-on arraché cette brute de fille! Il l'aurait massacrée si volontiers! Pas de sa faute? Est-ce que l'on dort quand on est chargé de veiller sur un enfant? Les sentinelles qui s'endorment on les fusille et madame Corcette miséricordieuse l'avait mise elle-même dans le train qui la ramenait en Franche-Comté! La misérable paysanne! Qu'irait-elle dire à la dépouille de la pauvre mère restée là-bas?... Quel pardon pourrait-elle implorer? Le chagrin du colonel était fait surtout d'un paroxysme de colère qui devait influer sur toute sa vie. Il lui semblait que quelque chose de volontaire s'était mêlé à toute cette sombre histoire. Une nourrice ne s'endort pas sur un enfant sans être obligée de se réveiller au premier tressaut! et lui, qui ne savait pas que l'on s'était grisé après le punch, dans ses propres cuisines, il accusait un inconnu quelconque de lui avoir tué son fils!
Mary n'essayait plus de le consoler, elle pleurait d'ailleurs de voir tout le monde pleurer et parce que ces cérémonies lui rappelaient l'enterrement de sa mère.
L'hiver se termina dans un chagrin sombre.
Madame Corcette avait reçu la défense de s'occuper des catéchismes de Mary et c'était Tulotte qui conduisait à présent la petite fille au village de Sainte-Colombe.
Mary se confessait régulièrement tous les mois. Jamais l'idée ne lui vint de dire au prêtre de quelle façon Célestin avait expiré. D'allures assez indolentes, en fait de dévotion, Mary attendait qu'on la questionnât: elle répondait non ou oui et elle s'accusait elle-même quand elle se sentait des remords, mais elle ne regrettait nullement le départ de Célestin. Au contraire, elle pouvait mieux dormir et on ne la battait presque plus; si son père ne lui souriait pas davantage, au moins elle n'entendait plus ses perpétuelles comparaisons entre la beauté de Célestin et son détestable caractère. Elle ne demandait pas beaucoup, cette petite fille tranquille. Elle voulait la paix, bien froide, bien unie, une paix muette comme celle d'un tombeau, et, ma foi! pour l'avoir elle n'avait pas hésité à en ouvrir un! Ces choses-là sont simples quand on a dix ans.