Dans le bas, par exemple, ça ne regardait plus la marine, et ça restait d’une saleté indienne. S’il ramassait soigneusement ses miettes de pain (voire même ses crachats, avec les doigts, sans y faire attention), il ne balayait pas tous les dimanches, et on trouvait les pires ordures dans les coins. Son habitude, la plus propre, d’aller, pour les besoins, contre la porte, communiquait des odeurs à ce qu’on mangeait. Le cœur me levait. Je nettoyai la porte, l’eau de mer venue en paquets ne suffisant pas, à mon avis, et un matin j’entortillai un balai d’une loque, je fis la toilette de l’entrepont, je flanquai de la lessive partout. Le vieux sortant de son trou me regarda, louchant. Je lui montrai les murs décrassés, la porte dégluée, et le plancher du roc, battu comme l’aire fraîche. Il leva une de ses pattes de crabe, traça des signes au plafond, continuant à faire le sourd.
On avait la permission de terre tous les quinze jours ; seulement, on comprendra bien que la manière d’aborder au phare vous ôtait un peu le désir de revoir du pays. Par les gros temps, les voyages étaient dangereux, sinon impossibles. Moi, je voulais m’acclimater le mieux que je pourrais et, malgré mon envie de me dégourdir, je demeurai tranquille au poste plus de cinq semaines. La seule distraction que je m’offris, ce fut une petite cage de serins que je demandai par un billet bien poli au ravitailleur, et, moyennant finance, j’eus, dès le retour du bateau, deux canaris superbes ; mais, voyez ma guigne, c’étaient deux mâles ; ils commencèrent à se battre et à se déplumer ferme aussitôt installés dans ma cambuse.
Ce vent nous fournissait, d’ailleurs, tous les agréments d’une bataille en règle, à nous deux le vieux. Notre grue d’arrimage cassa par le milieu, et il me fallut grimper aux échelons extérieurs pour en ficeler les deux morceaux. Cette épissure me prit toute une journée pendant que le vieux me criait, du bas, des gros mots de vieille femme furieuse, gueulait comme la mouette à travers les tempêtes. Je savais bien qu’il devait cacher plus d’expérience que moi ; pourtant, j’aurais voulu l’y voir, son expérience, sous la rafale, avec des coups de fouets de la corde restée libre qui me brisait les reins, avec les douches salées qui m’inondaient la bouche et les yeux, un pied recroquevillé entre deux crampons de fer, lesquels devenaient brûlants tellement je les serrais dans ma plante douloureuse, un bras tenant le mât et l’autre outillant pour presser les uns contre les autres les anneaux du filin. Je n’y voyais pas, je n’entendais plus, je me sentais tourner autour du phare comme un oiseau cherchant à se rôtir définitivement aux feux de ses lampes. Quand le mât fut de nouveau solide en ses crochets et que le filin, huilé de goudron, le bagua de deuil aux trois endroits de sa blessure, je redescendis, le cœur tout chaviré, les jambes moulues. Sans trop me rendre compte de ma soif, je pensais au rhum du vieux. Son rhum de dessert dont il ne m’avait jamais servi même un dé à coudre ! Le vieux était assis devant la table. Une boîte de salaison sur les genoux, il mâchonnait déjà son pain, ne s’occupant pas plus de ma personne que du morceau de filin que je lui rapportais.
— Un sale métier, bougonnai-je.
Il hocha le front.
— C’est une bonne soupe chaude qu’il me faudrait pour me remettre l’estomac… tandis que vos harengs… des harengs… comme s’il en pleuvait, quoi ! je peux plus les sentir !
Je m’assis en face de lui, et je n’eus pas le courage de rompre mon pain, effroyablement dur, selon l’usage.
Et puis jamais le mot pour rire, jamais savoir si on est content du travail ! Faut convenir, patron, que vous n’êtes pas un homme ordinaire.
Il restait silencieux, la prunelle dans le vague, grognant entre chaque bouchée, peut-être parce que ça ne passait pas vite ou qu’il avait mal aux dents.
— On serait des hommes si on se causait comme tout le monde, mais on est comme des galériens, ici. Je ne sais pas pourquoi vous chantez la nuit, alors que vous restez muet du matin au soir, et encore, muet… Vous jurez bien tout de même quand il faudrait, au contraire, vous envoyer de bonnes paroles. Si je suis en prison, c’est la faute à l’État, pas la mienne… Je suis peut-être pas un assassin.