Je ne me rappelais bien que cette phrase-là d’elle. Je l’avais connue si peu. Tout de suite reparti pour un nouveau cabotage, et la laissant à la garde de quatre soldats anglais capables de la tuer en cas de résistance. Mais… je savais bien qu’elle ne résisterait à personne, la sacrée petite garce…
Et le rêve se déroula plus loin que le phare. Je me trouvai transporté dans un îlot de verdure.
C’était du côté de Malte. On arrivait en barque à voile, une barque à balancier au bout duquel s’attache le bas-bord de la toile. Quand le vent fait pencher ce joujou, la voile mouille et se trempe coquettement l’extrémité de l’aile. Zuléma, c’était le nom de ma petite mauresque, avait bu du tafia toute la nuit, tout le matin, moi aussi, et la barque buvait de la vague à tous les coups de brise.
… Soleil ! Comme nous étions saouls ! Quelle promenade et quel roulis ! Oh ! cela ne ressemblait guère aux rudes assauts de l’océan contre le phare. C’était du bonheur nous berçant. On n’en pouvait plus d’avoir nocé, mais on se mangeait encore des yeux, des mains, des pieds. La mer était si bleue qu’elle en devenait rose aux endroits où le gouvernail la tourmentait, et cette embarcation avait juste la forme d’un sabot, un sabot possédant son plumet, comme nous. Elle allait si raide, si délibérément de travers, que ça ne pouvait que bien finir… tout au fond. Malte ? Je ne voyais plus bien la ville et les jardins penchants le long des murailles blanches. La vieille forteresse fichait le camp, s’effondrant sur les maisons neuves, les belles maisons anglaises. Pif ! Paf ! Pouf ! Tout tombait l’un sur l’autre et s’abîmait dans le bleu de la mer. On devinait que personne n’en crèverait, parce qu’on avait trop bu ce jour-là. Ça chauffait partout le feu de la joie. Mon navire, le caboteur, bien pavoisé, bien astiqué, ronronnait d’aise sur ses ancres. Mes patrons, le capitaine en tête, se flanquaient de la bombance jusqu’aux oreilles chez les dames de la ville riche, et, nous les gars, matelots et gens de la soute au charbon, nous faisions la fortune de la ville pauvre, en semant nos payes le long des cabarets du port.
Il ne faudrait pas croire que les fêtes des matelots sont toutes de très vilaines ribotes. Ce n’est pas vrai, voyez-vous, car il y a beaucoup d’amour dedans. On est plus fort que le monde quand on a été sage et on n’a pas la peine de boire beaucoup parce qu’on est déjà plein jusqu’aux cheveux. Un verre de plus qui vous viendrait du dehors, ce serait la tuerie, mais ceux-là qui sont les malins ne boivent que les yeux d’une femme.
J’avais rencontré Zuléma comme on trouve un bouton de culotte tout brillant dans la boue. On le ramasse sans trop savoir pourquoi… et on le garde, on le fourre dans sa poche… le lendemain on le cherche, pris d’une idée, puis on s’aperçoit que la poche est percée… à d’autres le soin de ramasser le bouton qui brille, le joli bouton de cuivre.
Soleil ! Zuléma était étendue sur un filet oublié par le propriétaire de notre sabot, elle portait son petit costume de mauresque : une jupe courte, des pantalons bouffants dessous, et une veste brodée sur une chemise de toile aussi grossière que celle de la voile. Elle avait ses cheveux coupés courts en casquette et ses yeux luisaient…
— Comme les chats ! disait-elle, battant des paupières.
La barque aborda doucement toute seule, criant un peu de la quille sur le sable.
Je l’avais enlevée, cette fille, pour fuir les disputes, la croire un moment rien qu’à moi, loin de sa maison aux guirlandes fanées de vieux ballons turques ; elles sont libres, les petites de là-bas, elles peuvent suivre l’homme toute une journée de bon temps. C’est pour elles qu’il y a une sainte Vierge le dimanche.