VI

On n’a pas d’idée de ce que c’est que la pluie, en mer, et sur un phare. Ça brouille tout, ça mouille tout, ça vous fond la cervelle, ça vous dilue les moelles, on coule, on s’égoutte peu à peu, on est moins consistant qu’un nuage, n’importe quel prétexte vous serait bon pour aller rejoindre l’eau, la grande eau finale.

Il pleuvait depuis une semaine.

Plus de bourrasque, plus de beuglement : un petit hou hou sempiternel, une plainte de vieille geignarde agonisante, et le bruit de la pluie, un bruit de pattes maigres sautillant toujours à la même place.

A trois milles devant soi, c’était comme de la laine grise cardée, de temps en temps, par la crête des lames. Les cieux et la mer s’unissaient pour vous fournir un pareil tableau d’embêtement.

J’avais fait le projet de m’aller promener à Brest, ou du côté de Sein, courir l’aventure d’une fiancée, pour me détendre les nerfs ! Mon jour de congé tombant après l’histoire du naufrage, j’osais pas sortir, ni demander le remplaçant.

Mon projet de noce fondait aussi comme moi, comme les nuages, il glissait dans l’eau, et l’Océan me buvait avec les grands vaisseaux, les petits serins, tous les hommes…

Pourtant, on tenait une distraction. Le vieux, vers l’heure de la marée forte, s’installait sur le bord de la dernière dalle de l’esplanade, un harpon à la main. La catastrophe signalée au ravitailleur, on nous avait répondu, du porte-voix :

— Navire anglais. Dermond-Nestle, retour du Cap. Veille aux épaves !

Et on cueillait l’épave. A la vérité, peu de chose encore, des tonnes ou des planches, quelques machineries de cuivre. Sur toute l’étendue de la côte, au bord de tous les récifs, il y avait des gars, vieux et jeunes, le harpon tendu. Et la marine télégraphiait partout où ce que la foudre peut servir de domestique le long des câbles.