Oui, je voulais être un homme, je voulais être heureux. Je donnai du bonheur à pleines poignées de mains, dès ma rentrée en prison, au jeune gardien qui s’en allait pendu par le palan, au vieux qui m’examinait, l’air d’une bête défiante.

Les affaires intimes de ce monstre ne me regardaient plus. Je ne l’avais pas dénoncé à nos chefs, et, maintenant, sa folie ne me faisait plus peur, je me sentais sauvé.

Au moins je pensais que la peur de certaines choses doit se raisonner jusqu’à tolérer près de soi un pauvre gâteux.

Le soir tomba.

On alluma les lanternes : en haut, la rayonnante couronne du phare, en bas, la petite lampe fumeuse du dîner. Et, de nouveau, nous nous assîmes l’un en face de l’autre, nous taisant. La grande plainte de la mer monta, nous entourant de ses sanglots convulsifs (celle-là pleure toujours sans savoir pourquoi). Et elle m’impressionnait comme la lamentation d’une épouse trahie. On n’y peut rien, cependant ça vous vexe. Elle se plaignait de mon absence, la gueuse… un congé de trois jours depuis six mois ! Elle me reprochait ma fugue en me berçant avec des mots de colère. Ça m’endormait et me mettait de mauvaise humeur. Elle me berçait ou me bernait, plutôt, je ne lui devais rien.

Le vieux coupait son pain par gros morceaux qu’il avalait vite, en les faisant rouler dans ses bajoues, imitant les grands singes du jardin de Brest.

Nous mangions de la morue à l’huile.

Il se versa l’huile et ajouta, au beau milieu, un peu de pétrole. Je me mis à rire.

— Ben quoi, fit-il, ça relève la sauce. Je ne sens plus le vinaigre.

— Vous allez vous empoisonner, l’ancien, que je lui dis affectueusement.