Il ne broncha pas, se contenta de glousser :

— Oui, oui, les femmes ça vous colle à la peau, grogna-t-il encore, et sur l’esplanade, elles ne montrent point tant leurs mollets. Ça vous embête. J’en ai vu, j’en ai t’y vu des belles, des jeunes, des petites, des grandes… tous les gars d’ici m’en ramenaient dans leur chemise en revenant de leur congé… et puis ils allaient laver leur chemise… comme toi… c’étaient des délicats… et puis ils posaient leur chemise comme tu feras un jour, histoire d’être plus près de ta peau, car notre peau c’est le meilleur… et enfin, y seront, toi et tous, tranquilles, attendant la marée montante…

Je regardais le vieux, les poings serrés. J’étais honteux pour lui de sa déraison. On s’imaginait qu’il demeurait d’aplomb, et le premier coup de roulis le flanquait à la mer. Un purgatoire inventé spécialement ! Et il me fallait vivre de sa vie, l’écouter… même que lorsqu’il ne causait pas, j’en avais peur.

— Monsieur Barnabas, vous n’avez jamais eu de femme, de légitime ?

— Peut-être ben que oui… peut-être ben que non.

Il y eut un grand silence. Il ne mangeait plus, essuyant son couteau sur sa cuisse, la tête basse :

— Y a si longtemps, ajouta-t-il d’une voix presque naturelle.

Je repris courage :

— Racontez-moi cette histoire-là… père Mathurin.

— Pas la peine, tu la sauras bien à ton tour.