Une sœur… Il ne lui avait jamais mentionné sa sœur dans ses confidences les plus intimes. D’ailleurs, il ne parlait jamais de sa famille, il s’était déclaré très nettement orphelin.

Marguerite se sentait tellement bouleversée par cette nouvelle qu’elle demanda la permission de ne pas servir le café. Elle grimpa chez elle, sautant de marche en marche, une sorte de vertige la faisant se balancer sur elle-même comme une femme s’inclinant sous l’effort d’un vent furieux.

Ah ! il avait une sœur ?…

Était-ce vrai, était-ce faux ?… Son père ne voyait rien, ni vérité, ni mensonge. Il n’avait probablement pas plus compris l’histoire de la sœur contée par des employés que l’histoire de sa migraine du dessert causée par le temps orageux de cette matinée de juin si suffocante. Et elle se remit à tourner autour de sa cage, se rongeant les ongles. Une sœur. Il devait habiter Salons-Laffitte, avoir quitté sa cabane de la lisière du bois.

Enfin pourquoi n’irait-elle pas voir de ses yeux cette sœur, si elle existait, et qui, si elle représentait une parente ayant eu pitié, pouvait bien demeurer chez lui, s’être installée dans sa cabane d’ermite ?

Ah ! l’atmosphère était étouffante ! Elle attendrait le soir pour sortir, mais elle sortirait, oui, ce jour même. Elle prétexterait une course à la crèche, qu’elle négligeait trop depuis deux mois, et elle gagnerait les hauts épandages, la lisière de la forêt, elle irait… en passant. Marguerite, ce jour de chaleur orageux, se sentait chassée de chez elle par une puissance inconnue. Elle en arrivait au comble de ses souffrances et de sa rage… il fallait savoir d’une manière ou d’une autre si la terrible maladie, gagnée au contact de ce démon, était de l’amour ou de la haine.

Elle sortit vers trois heures, ne pouvant plus calmer son impatience. Il faisait certainement un temps exaspérant. Les plus courageuses résolutions tiennent à l’état du ciel. Peut-être aussi son enfer intérieur la poussait. Devant elle, un espace bleu flambait, limité par de vagues nuées roussâtres qui se fonçaient au-dessus de la ligne sombre des bois. Là, on aurait dit que des arbres s’exhalait une espèce de fumée montant d’un foyer mystérieux moitié braise émeraude moitié vapeur de soufre.

Marguerite avait sa robe de chambre, un peignoir de batiste blanche fanfreluchée et une ombrelle de soie de Chine, pas de chapeau. Elle ne savait plus comment elle était descendue de chez elle et comment elle avait oublié de prendre son canotier accroché dans le vestibule. D’instinct, elle se mentait à elle-même, ne trouvant pas l’occasion de dissimuler le but de sa course à des servantes ou à des employés.

— Je vais aller jusqu’au bout du champ de betteraves, si je ne rencontre personne j’irai jusqu’à la crèche et de la crèche… Cependant j’ai oublié mon chapeau. On ne fait pas de visites à des gens sans chapeau un jour pareil. Mais il vaut mieux que je n’y aille pas… ce sera pour demain. Je m’habillerai soigneusement. Je mettrai une voilette et je dirai ce que j’ai à dire. Papa est fou de laisser un abri à ces gens qui ne le payent pas et qui vivent sur nos terres comme des ennemis. Sa sœur ! Ce n’est pas une sœur… En tous les cas, il n’aura pas de femme chez lui chez moi. Un bon prétexte, ce serait d’y aller pour les mettre dehors…

Et elle tourna la crèche, laissa les rails du Decauville sur sa gauche, se jeta en courant dans le sentier menant au bois.