Flora portait toujours sa robe rose ignoblement crasseuse, sans corset, mal coiffée, ses cheveux roux, d’un roux presque noir, ou teintés de suie, lui embrouillaient les traits, une mèche lui galopant sur toute la face. Son corsage déboutonné, car elle aussi avait chaud, laissait entrevoir la cicatrice de sa gorge. Elle tenait à la main une veste d’homme qu’elle brossait ou reprisait. Ses doigts semblaient si minces qu’on aurait eu peur de les briser en les serrant ; elle se traînait, l’air exténuée, vacillait sur ses jambes. Ces deux mois de caresses l’avaient fondue dans sa robe rose toute éreintée aux coutures. Et sa bouche plus grave, plus pâle, prenait un pli de désespérée lassitude. Cependant ses yeux d’un éternel vert printemps resplendissaient encore d’une lueur, d’une de ces flammes qui consument les pécheresses, mais leur fait jaillir un dieu du regard aux heures d’amour. Ce jour-là elle se négligeait, parce qu’il était sorti. Sans coquetterie aucune, elle se dépêchait pour les besognes utiles, lavait le peu de linge, recousait des boutons, brossait des habits… bientôt elle serait obligée de se retirer tout à fait du nid d’amour, et il convenait de laisser partout le souvenir de son dévouement d’amante. La porte s’ouvrant sur cette intruse, elle fut un peu éblouie de tout ce blanc, de ce soleil, de ces cheveux blonds, et derrière Marguerite entra vaguement la nuée de l’orage qui s’annonçait.

— Bonjour, Mademoiselle, dit-elle d’une voix jeune et chantante qui contrastait péniblement avec le délabrement de toute sa personne. Que désirez-vous ? (Elle ajouta, penchant la tête sur une épaule pour y voir sous la mèche battante de ses cheveux.) Est-ce que vous ne seriez pas Mlle Davenel, la fille de notre propriétaire ?

C’était à la fois ironique et naïf. Il lui avait fait si souvent le portrait de cette belle personne honnête qu’elle la reconnaissait tout de suite pour sa plus mortelle ennemie… sa propriétaire !

— Je suis en effet Mlle Davenel, fit Marguerite d’un ton hautain, et je suis venue de la part de mon père, en me promenant, pour savoir où vous en étiez de votre déménagement. Est-ce que Monsieur votre frère (elle appuya sur le titre) n’est pas ici ?

Flora boutonnait son corsage d’un geste d’adorable pudeur.

— Oui, dit-elle très doucement, mon frère est sorti et il ne reviendra qu’à la nuit si le temps ne se gâte pas ; il est allé chercher de l’ouvrage à Paris… Vous ne voudriez pas vous asseoir un moment, Mademoiselle, puisque vous êtes ici chez vous ?

Devinant que ce qui pressait le plus ce jour-là était de sauvegarder les convenances, elle se fit toute respectueuse, avec une nuance de tendresse dans la voix, pour bercer l’ennemie.

— Ah ! oui, notre déménagement… nous devons beaucoup de termes, bien sûr… c’est si triste de déménager tout le temps… et quand il ferait si bon à la campagne par ces chaleurs… enfin… vous nous accorderiez encore combien de jours ?… Vous êtes si jolie que vous ne devez pas être une propriétaire bien méchante, vous.

Elle se cramponnait à cette histoire du terme, essayant de ne pas commettre trop de gaffes. Qui avait inventé l’histoire du frère et de quelle catastrophe était-on encore menacé ?

— Vous comprenez, fit Marguerite, fermant son ombrelle et pénétrant dans cette redoutable obscurité d’antre, qu’après ce qui s’est passé il serait impossible à mon père de vous louer cette cabane. Elle est d’ailleurs inhabitable hiver ou été, je crois.