— Fulbert, vous êtes un lâche !
— V’lan ! Je m’y attendais, à la phrase de mélodrame, riposta Fulbert. Tu ne me feras grâce d’aucune bêtise… et tu ne sauras jamais si bien dire ! Oui, je suis un lâche d’avoir assassiné… le semblant de dignité qui me restait ! Je suis un lâche d’être venu te demander de l’oubli et du pain, à toi, la Vierge au placard, la Vierge de Nuremberg qui ne refermes tes bras sur tes victimes que pour les chatouiller aux endroits non essentiels afin que le supplice dure ! C’est pour toi, en somme, que je suis ici, et tu me fais payer par ton père pour t’amuser… Seulement, les rôles changent : j’ai l’intention de m’amuser davantage. Moi, j’en ai assez de respirer des émanations douteuses, des odeurs tour à tour violentes et fades : jacinthes, roses, iris et fumures spéciales ! Je suis un lâche… un monstre… un anarchiste… c’est entendu… mais tu es une putain, oui, toi la vierge, la fleur fine de la bourgeoisie intensive. Une putain, c’est celle qui se refuse pour le calcul honteux de se réserver à son mari futur… Moi ou un autre ! Et il y a un degré de plus chez toi… l’avare de baisers… tu économises même sur la menue monnaie de tes vices !
Marguerite éclata en sanglots.
— Fulbert ! c’est épouvantable ! Je vous défends de me parler, je vous défends de toucher à ma robe. Est-ce que vous allez tout dire à mon père, à présent ?
Fulbert, que des larmes auraient pu désarmer, fut rendu féroce par cette pauvre exclamation d’une terreur à la fois enfantine et très égoïste.
— Ton père !… (Il la regarda un instant avec pitié.) Eh bien, oui, je vais tout lui dire…
Marguerite poussa un cri ; rassemblant ses jupes autour d’elle, sans même s’essuyer les yeux, elle se sauva, fendant le flot des hautes menthes comme une femme poursuivie.
Cette fois, le vagabond Amour faisait mieux que passer sur ses terres, il se permettait d’y chasser, le cruel Chemineau !
Fulbert n’avait, lui, jamais calculé, ni mesuré ses paroles ou ses gestes. Il voulait se venger le plus promptement, le plus dédaigneusement possible.
Il hâta le pas sur le sentier des épandages, traversant le champ des choux-fleurs géants, ceux qu’on appelait : les perles de Flachère, boules de billard énormes dont la blancheur de mal blanc cachait ces affreux lombrics qui s’y développaient, s’y déroulaient, comme en des bocaux de pharmacien.