— Oui, là, j’ai couché avec…
— Tu mens !
Elle éclata de rire, d’un rire tremblant comme un sanglot. Elle riait toujours d’une façon maladive, même autrefois, et cela faisait de la peine quand on s’en souvenait.
— J’étais sûre que tu allais me crier ça. Non, je n’ai pas couché avec parce qu’il ne me l’a pas demandé. Ensuite il m’a raconté des choses qui m’ont rendue méfiante. Il voulait m’envoyer à la préfecture te dénoncer, certifiant que c’était pour ta tranquillité, qu’on te ferait rechercher comme fou et que tu serais mieux dans un cabanon. Je lui ai fabriqué une belle histoire à mon tour, l’histoire d’un couteau sur lequel je suis tombée, un soir, en voulant allumer une bougie ! Car, tu n’as pas frappé, Ful ! C’est moi, qui, toute endormie, me relevant à tâtons, ai trouvé un couteau, n’est-ce pas, tu te le rappelles, Fulbert ? Mon Dieu, comme tu es pâle !
— Tais-toi ! Je ne suis pas fou. J’ai fait ce que j’ai voulu… Je t’ai frappée parce que… je ne pouvais pas faire autrement.
— Oh ! Fulbert, quelle nuit ! Qui aurait cru cela de ta part, mon pauvre Fulbert chéri ? Et tu t’es en allé… sans te retourner pour m’embrasser. Je me suis réveillée toute seule. J’ai poussé un grand cri en me réveillant, et j’ai aperçu mes draps rouges, et la porte grande ouverte devant moi, sur le corridor tout noir ; tu étais parti. Je me suis levée la poitrine brûlante. J’ai hurlé terriblement, mais je ne sentais pas mon mal, je ne me croyais pas blessée. J’ai couru jusqu’à l’escalier, t’appelant, puis je suis tombée en même temps que j’arrachais le couteau… Plus tard, je me suis souvenue, sur un lit d’hôpital, un autre lit que le mien, dont les draps étaient blancs au lieu d’être rouges… et la porte était bien fermée devant moi… pour toujours sans doute. Je pensais que j’étais vraiment morte. (Ses yeux étincelèrent, lui lançant une caresse éperdue.) Maintenant, mon Ful, je sais bien que je suis vivante puisque je te revois !
Fulbert saisit sa tête de sainte en extase à deux mains et la souleva jusqu’à sa bouche ; telle une coupe remplie de larmes qu’il aurait voulu boire avant qu’elle débordât.
— Est-ce que tu as beaucoup souffert, dis ?
Elle baissa ses yeux, faisant luire ses cils.
— Non. Ne t’inquiète pas. Les médecins ont déclaré que j’avais saigné tout ce qu’il fallait de sang pour pouvoir me guérir, mais que ce serait long. J’ai eu chaud. J’ai eu froid. J’ai eu la fièvre et j’ai battu la campagne. Dans ma poitrine une espèce de bête me mordait d’abord très fort, puis plus doucement. Quand ton ami Marcus est venu, ça ne me faisait pas plus mal qu’un petit chat ! Et encore un peu, pourtant, quand on appuie sur la plaie. Dès que j’ai su que tu… te portais bien, que tu étais… sauvé, ça m’a remise complètement sur mes deux pieds et je suis partie aussi, sans me retourner. Je n’avais plus personne à embrasser chez moi, tiens !