OYONS, mon petit! Voyons, cordieu! De la poigne... Vous êtes un homme et non pas une statue! A votre place je serais déjà furieux de sentir ce fer si près de ma peau. Imaginez-vous que je deviens un ennemi mortel, un monsieur digne des coups les plus violents. Je vous ai pris une femme adorée, je vous ai jeté dix cartes à la figure, je vous ai appelé: lâche ou voleur, au choix. Tonnerre! Ripostez donc!
Et de Raittolbe, le maître, s'exaspérant pour Jacques Silvert, l'élève, se ruait dans des assauts terribles.
—Vous n'êtes pas patient, baron! murmurait Raoule, qui présidait à la leçon, vêtue d'un élégant costume de salle. Moi, je lui permets de se reposer; assez pour aujourd'hui!
Raoule prit une épée, tomba en garde devant de Raittolbe, et, comme pour venger Silvert, elle chargea l'ex-officier avec une impétuosité folle.
—Diable, cria celui-ci, touché trois fois coup sur coup, vous vous emballez trop vite, ma chère, je ne vous ai rien dit, ce me semble, de tout ce que je viens de raconter à ce pauvre Jacques!
A cet instant même, on annonça le déjeuner: le cousin René et plusieurs intimes entrèrent; on félicita les champions pendant qu'un domestique, s'avançant discrètement vers Jacques, lui glissait un mot à l'oreille. Raoule, encore très échauffée, ne vit pas le jeune homme pâlir et passer rapidement dans un fumoir attenant à la salle d'escrime.
Jacques avait enfin obtenu de la chanoinesse Élisabeth les grandes entrées de la maison; il était fiancé officiellement à Raoule, depuis un mois. Après le bal des courses, pendant lequel tous les amateurs de scandale avaient été scandalisés par l'introduction de ce petit Silvert, Raoule, folle comme les possédées du moyen âge qui avaient le démon en elles et n'agissaient plus de leur propre autorité, s'était déclarée brusquement, un matin, au chevet de la malheureuse dévote. Ce matin se trouvait très froid, très sombre, très terne. La chanoinesse, sous ses couvertures à écussons, rêvait de cilice et de pavé glacé; elle fut réveillée par la voix sonore de son neveu, commandant un feu d'enfer à sa femme de chambre.
—Pourquoi du feu? c'est mon jour de mortification, ma chère enfant, dit la tante, ouvrant ses paupières transparentes et livides comme des hosties.
—Parce que, chère tante, je viens causer avec vous de choses graves, et ces choses graves seront une mortification si naturelle qu'elles vous suffiront amplement!
Tout en riant d'un rire mauvais, la jeune femme s'asseyait dans un fauteuil, ramenant sur ses pieds frileux le pan de sa robe de chambre doublée d'hermine.