A l'heure des initiations sensuelles, la tante Élisabeth, la chanoinesse, n'aurait jamais pu croire que son baiser de prude ne suffisait plus aux secrètes ardeurs de la vierge confiée à ses soins religieux.
Un jour, Raoule, courant les mansardes de l'hôtel, découvrit un livre; elle lut, au hasard. Ses yeux rencontrèrent une gravure, ils se baissèrent, mais elle emporta le livre... Vers ce temps, une révolution s'opéra dans la jeune fille. Sa physionomie s'altéra, sa parole devint brève, ses prunelles dardèrent la fièvre, elle pleura et elle rit tout à la fois. Mme Élisabeth, inquiète, craignant une maladie sérieuse, appela les médecins. Sa nièce leur défendit sa porte. Pourtant, l'un d'eux, très élégant de sa personne, spirituel, jeune, fut assez adroit pour se faire admettre auprès de la capricieuse malade. Elle le pria de revenir et il n'y eut, d'ailleurs, pas d'amélioration dans son état.
Élisabeth recourut aux lumières de ses confesseurs. On lui conseilla le véritable spécifique:—Mariez-la! lui répondit-on.
Raoule éclata de colère quand sa tante entama un chapitre sur le mariage.
Le soir de ce jour-là, pendant le thé, le jeune docteur, causant dans l'embrasure d'une croisée avec un vieil ami de la maison, disait, montrant Raoule:
—Un cas spécial, monsieur. Quelques années encore, et cette jolie créature que vous chérissez trop, à mon avis, aura, sans les aimer jamais, connu autant d'hommes qu'il y a de grains au rosaire de sa tante. Pas de milieu! Ou nonne, ou monstre! Le sein de Dieu ou celui de la volupté! Il vaudrait peut-être mieux l'enfermer dans un couvent, puisque nous enfermons les hystériques à la Salpétrière! Elle ne connaît pas le vice, mais elle l'invente!
Il y avait dix ans de cela, au moment où commence cette histoire..., et Raoule n'était pas nonne.....
Durant la semaine qui suivit sa visite chez Silvert, Mlle de Vénérande fit de fréquentes sorties, n'ayant d'autre but que la réalisation d'un projet formé dans le parcours de la rue de la Lune à son hôtel. Elle en avait fait la confidence à sa tante, et celle-ci, après des objections timides, en avait, comme toujours, référé aux cieux. Raoule lui décrivit, d'une manière détaillée, la misère de l'artiste. Quelle pitié ne serait point émue à l'aspect du taudis de Jacques? Comment pourrait-il travailler là-dedans, avec sa sœur presque infirme? Alors Élisabeth avait promis de les recommander à la Société de Saint-Vincent-de-Paul et d'envoyer des dames de charité aussi titrées que secourables.
—Ouvrons notre bourse, ma tante, s'était écriée Raoule, exaltée par sa propre audace. Faisons une aumône royale, mais faisons-la dignement! Mettons ce peintre qui a du talent (ici Raoule avait eu un sourire) dans un milieu vraiment artistique. Qu'il puisse gagner son pain sans avoir la honte de l'attendre de nous. Assurons-lui tout de suite l'avenir. Qui sait si, plus tard, il ne nous le rendra pas au centuple!
Raoule parlait avec chaleur.