—J'en ai assez! déclara-t-il, troublé subitement par la honte de lui devoir aussi la propreté de son corps.
Il chercha un linge et resta ruisselant, les bras en l'air. Il lui sembla qu'on froissait le rideau.
—Vous savez, monsieur de Vénérande, dit-il d'un ton boudeur, même entre hommes ce n'est pas convenable... Vous regardez! Je vous demande si vous seriez content d'être à ma place.
Et il pensa que cette femme voulait absolument qu'on lui sautât dessus.
—Elle sera bien plus attrapée, ajouta-t-il de très mauvaise humeur, les sens tout apaisés par les fraîcheurs de son bain, et il passa un peignoir.
Clouée au sol, derrière le rideau, Mlle de Vénérande le voyait sans avoir besoin de se déranger. Les lueurs douces de la bougie tombaient mollement sur ses chairs blondes, toutes duvetées comme la peau d'une pêche. Il était tourné vers le fond du cabinet et jouait le principal rôle d'une des scènes de Voltaire, que raconte en détail une courtisane nommée Bouche-Vermeille.
Digne de la Vénus Callipyge, cette chute de reins où la ligne de l'épine dorsale fuyait dans un méplat voluptueux et se redressait, ferme, grasse, en deux contours adorables, avait l'aspect d'une sphère de Paros aux transparences d'ambre. Les cuisses, un peu moins fortes que des cuisses de femme, possédaient pourtant une rondeur solide qui effaçait leur sexe. Les mollets, placés haut, semblaient retrousser tout le buste, et cette impertinence d'un corps paraissant s'ignorer n'en était que plus piquante. Le talon, cambré, ne portait que sur un point imperceptible, tant il était rond.
Les deux coudes des bras allongés avaient deux trous roses. Entre la coupure de l'aisselle, et beaucoup plus bas que cette coupure, dépassaient quelques frisons d'or s'ébouriffant. Jacques Silvert disait vrai, il en avait partout. Il se serait trompé, par exemple, en jurant que cela seul témoignait de sa virilité.
Mlle de Vénérande recula jusqu'au lit; ses mains nerveuses se crispèrent dans les draps; elle grondait comme grondent les panthères que vient de fustiger la souple cravache du dompteur:
—Poème effrayant de la nudité humaine, t'ai-je donc enfin compris, moi qui tremble pour la première fois en essayant de te lire avec des yeux blasés. L'homme! voilà l'homme! Non Socrate et la grandeur de la sagesse, non le Christ et la majesté du dévouement, non Raphaël et le rayonnement du génie, mais un pauvre dépouillé de ses haillons, mais l'épiderme d'un manant. Il est beau, j'ai peur. Il est indifférent, je frissonne. Il est méprisable, je l'admire! Et celui qui est là, comme un enfant dans des langes prêtés pour une seconde, entouré de hochets que mon caprice lui retirera bientôt, je le ferai mon maître et il tordra mon âme sous son corps. Je l'ai acheté, je lui appartiens. C'est moi qui suis vendue. Sens, vous me rendez un cœur! Ah! démon de l'amour, tu m'as faite prisonnière, me dérobant les chaînes et me laissant plus libre que ne l'est mon geôlier. J'ai cru le prendre, il s'empare de moi. J'ai ri du coup de foudre et je suis foudroyée... Et depuis quand Raoule de Vénérande, qu'une orgie laisse froide, se sent-elle bouillir le crâne devant un homme faible comme une jeune fille?