—Avocat, venez au fait, car je sais que vous êtes amoureux, et j'ignore pourquoi vous m'avez trahi!...

Raoule reprit douloureusement:

—Amoureux fou! Oui! Déjà, je prétends élever un autel à mon idole, quand j'ai l'assurance de ne jamais être compris!... Hélas! une passion contre nature qui est en même temps un véritable amour peut-elle devenir autre chose qu'une affreuse folie?...

—Raoule, dit le baron de Raittolbe avec effusion, je suis persuadé, certainement, que vous êtes folle. Mais j'espère vous guérir. Racontez-moi le reste, et apprenez-moi comment, sans imiter Sapho, vous êtes amoureux d'une jolie fille quelconque?

Le visage pâle de Raoule s'enflamma.

—Je suis amoureux d'un homme et non pas d'une femme! répliqua-t-elle, tandis que ses yeux assombris se détournaient des yeux brillants de l'Antinoüs. On ne m'a pas aimée assez pour que j'aie pu désirer reproduire un être à l'image de l'époux... et on ne m'a pas donné assez de jouissances pour que mon cerveau n'ait pas eu le loisir de chercher mieux...

...J'ai voulu l'impossible... je le possède... C'est-à-dire non, je ne le posséderai jamais!...

Une larme, dont la clarté humide devait avoir ravi des lueurs aux Edens d'antan, coula sur la joue de Raoule. Quant à de Raittolbe, il ouvrit les bras et les agita en signe de complet désespoir.

—Elle est amoureux d'un... hom...me! Dieux immortels! s'exclama-t-il, prenez pitié de moi! Je crois que ma cervelle s'écroule!

Il y eut un moment de silence; puis, très lentement, très naturellement, Raoule lui raconta sa première entrevue avec Jacques Silvert, de quelle façon le caprice avait pris les proportions d'une passion fougueuse, et de quelle façon elle avait acheté un être qu'elle méprisait comme homme et adorait comme beauté. (Elle disait: beauté, ne pouvant pas dire: femme.)