...L'honnête épouse, au moment où elle se livre à son honnête époux, est dans la même position que la prostituée au moment où elle se livre à son amant.

La nature les a faites nues, ces victimes, et la société n'a institué pour elles que le vêtement. Sans vêtement, plus de distances, il n'y a que la différence de beauté corporelle; alors, quelquefois, c'est la prostituée qui l'emporte.

Des philosophes chrétiens ont parlé de la pureté de l'intention, mais ils n'ont d'ailleurs jamais mis ce dernier point en question, pendant l'amoureuse lutte... Au moins ne le pensons-nous pas! Ils y eussent trouvé trop de distractions.

Raoule se vit donc au niveau de l'ancienne fille de joie... et, comme supériorité, si elle avait celle de la beauté, elle n'avait pas celle du plaisir: elle en donnait, mais n'en recevait pas.

Tous les monstres ont leur minute de lassitude, elle fut lasse... Jacques pleura.

Dès l'aube, elle sortit de l'atelier, prit un fiacre et rentra à l'hôtel.

Pour attendre le déjeuner, elle fit assaut avec un de ses cousins, gommeux stupide, mais très bien sous les armes, puis discuta avec sa tante à l'occasion d'un voyage projeté. Il fallait partir de suite, devancer la saison des eaux. A cette intention, la chanoinesse opposait des visites de charité à terminer, des comptes de fermage à régler, un cuisinier à remplacer. La fortune est parfois bien gênante, la société fort ennuyeuse, le monde rempli de tribulations.

Cependant, la nouvelle Sapho ne pouvait encore faire le saut de Leucade. Une douleur lancinante, venue du plus profond de sa chair, l'avertissait que sa déité tenait toujours à un être périssable. Comme les inventeurs qu'un obstacle arrête au dernier perfectionnement de l'œuvre, elle espérait, malgré la boue, voir dans les yeux brillants de Jacques un autre coin de son ciel qu'elle repeuplerait de chimères.

Trois jours se passèrent. Jacques n'écrivit pas. Marie ne vint pas. Quant à de Raittolbe, il garda une neutralité absolue. Raoule, qu'exaspérait l'incertitude, revêtit un soir son costume d'homme et courut au boulevard Montparnasse. En entrant, elle croisa Marie Silvert. Celle-ci la salua avec un sourire obséquieux et se retira, sans rien laisser percer dans son attitude qui fît allusion à ce qui s'était passé entre elles. Jacques exécutait des initiales ornées sur du papier à lettre. C'était une commande de Raoule payée d'avance en baisers très chauds.

Un calme délicieux régnait dans l'atelier et la clarté de la lampe, dont l'abat-jour était baissé, n'éclairait que l'adorable figure de Jacques. Certes, ce n'était point là le masque d'un individu abject; tout dans ses traits respirait plutôt la candeur d'un vierge pensant à la prêtrise. Un peu inquiet à la vue de Raoule, il posa son crayon et se leva.