Ce soir, je manque d’appétit. Mes nerfs me barrent l’estomac de leur très redoutable nœud gordien. Il faudrait, pour dénouer cela, trancher dans le vif d’une décision, et je suis encore tout révolté de n’avoir pas su, au juste, ce que je voulais. Allons tout de même dîner, ne serait-ce que pour faire honneur à ma cuisinière.
Ma salle à manger, tendue de velours olive, est émaillée, comme la pelouse, au printemps, de fleurs de porcelaine, des assiettes de Chine de la dynastie rose. Les vitrines présentent, en des cadres de rigide ébène, l’argenterie choyée par Francine et, aux flammes coiffées des bougies, ses rayons glissent, jouent en cassures de satin pâle comme des robes de féeries, des écharpes ondulant, sous les frondaisons d’un parc, allant des gris de perle jusqu’au blanc bleu de la neige.
Un convive m’attend. Sirloup, grand chien d’auto, gravement et noblement assis en face de mon couvert et balayant le tapis de sa queue, dans un large mouvement d’éventail. Sirloup est d’une belle fourrure beige, qu’il porte plus foncée à l’étole, et montre, selon sa race, des prunelles de topaze brûlée, avec quelques instincts sournois qui ne me rassurent qu’à demi sur son degré de civilisation. Je lui dois déjà plusieurs contraventions pour coups et blessures, quoique nous ne nous disputions pas souvent, ce qui serait, sans doute, plus dangereux que les contraventions, au moins pour moi.
Nous dînons et fumons ensemble. On lui sert sa soupe à côté de ma chaise. Il n’admettrait pas d’aller manger à l’office. Francine, toujours soigneuse, étend une serviette par terre, pose l’écuelle, une jolie écuelle d’étain au poinçon d’un fermier général, et verse la pitance, soupe très grasse, en faisant bien attention de ne rien éclabousser.
Le dîner fini, nous fumons tous les deux, soit au jardin, soit à la serre, c’est-à-dire qu’il croque voluptueusement les bouts de cigarettes que j’ai, bien entendu, d’abord éteints au bord du cendrier pour lui éviter de se brûler la gueule.
Ce soir, il y a des œufs mollets, dans une crème aux crevettes, rehaussée d’un grain de beauté en truffe. C’est bien excitant, mais je n’ai toujours pas faim. Dissimulons.
Sirloup approuve et tire la langue quand je lui repasse le plat à peine entamé. Il avait des idées là-dessus, malgré la soupe. Je ne connais pas d’appétit comparable au sien, sinon le mien, quand je suis dehors…
Au dessert, il happe au vol une mandarine glacée, puis demande la porte. Sirloup sort tous les soifs pour son tour de jardin, sa ronde minutieuse de policier. On peut dormir sur ses deux oreilles quand il a inspecté nos entours, il ne peut rien y rester de vivant, pas même un mulot.
Moi, debout, devant la porte opposée, celle de la serre j’hésite. Pourquoi entrer là ? Qu’ai-je à y faire à présent ? Où Francine a-t-elle mis la lampe ce soir ? Et les journaux ?
Si j’allais me coucher tout de suite ? Non. Si je vais me coucher, Sirloup grattera plus tard. Il faudra me déranger pour lui ouvrir, car il dort dans ma chambre.