Et lui qui, jusque-là, n'avait jamais eu peur de la mort, lui qui avait vu, sans baisser les yeux, des revolvers braqués sur son front, il se mit à courir. Pourtant, il marchait depuis plus de trente-six heures. Ses jambes auraient pu le porter longtemps encore, mais le souffle lui fit défaut: il butta contre une racine, tomba sous un arbre, et, la face vers le ciel, resta étendu sans se relever, quoiqu'il n'eût pas absolument perdu connaissance.

La mousse, s'enfonçant sous son poids, lui faisait une auréole d'eau rougeâtre: il lui sembla rentrer dans cette terre dont il était sorti jadis, il y avait des siècles, et qui, maintenant, allait le délivrer de l'horrible misère humaine. Comme il y dormirait bien, là, tout de son long, une fois qu'il ne sentirait plus la pluie ou l'anéantissement de l'être si loin, si loin du monde entier! Puis, soudain, il eut une reprise de vie dans cet abandon. Il pensa à l'effroyable distance qui le séparait de la civilisation et d'Aélis. Saurait-elle jamais ce qu'il était devenu lui, l'élégant clubman de New-York, si plein de force, deux ans auparavant, de son avenir, peut-être même de sa différence avec les autres créatures moins privilégiées,—et, maintenant... maintenant, guenille de chair et d'os, bonne à pourrir au fond de ce ruisseau du pôle! Qu'est-ce qu'elle ferait, elle?... Ah! il y avait de l'or dedans... ou bien du mica... Mica ou or, ça lui était égal, à présent... Et Aélis elle-même, pouvait-elle l'empêcher de mourir là?... car c'était la fin...

Une ombre, qu'on eût dit celle d'un jeune arbre en marche, passa devant ses yeux d'halluciné. Était-ce vraiment un orignal à gigantesques andouillers qui, debout devant lui, frappait le sol du pied et ronflait un défi à l'homme à terre? Tout n'était donc pas mort ici-bas? Il songea à son revolver, pour faire feu, et, comme un éclair, la pensée de la poudre sur quelques feuilles séchées dans les mains lui traversa le cerveau... Le feu, c'était la résurrection, c'était la vie, c'était le triomphe! Comment n'y avait-il pas pensé! «En vérité, il était un rude coureur des bois, prêt à se laisser mourir parce qu'il était simplement égaré sans provisions au Yukon!»

Il fit un mouvement pour se redresser, et, quoique ses membres fussent à peu près ankylosés, l'orignal prit peur et disparut... Peut-être aussi se sauvait-il devant un loup blanc qui, survenant à l'improviste, sauta par-dessus Tildenn, jappa une fois, revint sur lui, et se mit à lui lécher le visage d'une langue si brûlante qu'il en fut tout réchauffé... Avait-il le délire, était-il fou ou mort, et dans un autre monde? Il se souleva sur un coude, regarda autour de lui, et aperçut six autres loups gris assis en rond, qui hurlaient en fixant sur lui leurs yeux de braise. Par un dernier effort, il réussit à se lever et reconnut enfin, dans l'étrange animal qui le caressait toujours, le déserteur de l'an passé, le chien du Labrador, le roquet jaune devenu blanc au pays des neiges et des hivers perpétuels.

Alors, secoué des pieds à la tête par le sang qui revenait à torrent vers son cœur, il cria:

—Caton! mon bon petit! tu me ramèneras au Boulder!

X

UN NOËL AU KLONDIKE

Caton, en effet, sauva la vie à Tildenn. Lorsque Pat l'aperçut, il tomba à genoux et ouvrit les bras: l'enfant prodigue s'y précipita, et l'Irlandais, invoquant à voix haute sa femme, son chien et saint Patrick, les unit dans une fervente action de grâces qui se termina par une embrassade en règle, sur les lèvres, le museau, les oreilles et le front. Caresses d'homme, lèchements d'animal, il y avait, à les voir, de quoi attendrir les cœurs les plus durs en ce pays barbare.

Il y eut pourtant un nuage dans ce ciel bleu. Caton avait trouvé une compagne au désert, et elle avait une mine des plus douteuses. C'était une grande chienne revêche d'Esquimau, à rein court et à œil sournois, qui gronda lorsque Pat voulut lier connaissance avec elle et finit par lui déchirer son pantalon d'un coup de dents. Indigné, Caton la rappela à l'ordre; alors elle lui sauta à la gorge, le roula à terre, le marqua d'un joli croissant rouge de morsure et s'en alla bouder sur une colline avoisinante. La queue très basse, son mari vint se faire soigner par l'ex-policeman, qui avait bonne envie de prendre sa carabine. Mais il s'aperçut vite que le roquet du Labrador avait, loin de la civilisation, perdu toute dignité, puisqu'un moment après il portait quelques rogatons à la mauvaise bête. Et puis, il y avait les fruits de cette imprudente union, cinq jeunes métis gris sale, qui, moins sauvages, faisaient diligemment la navette entre l'isba du 7 et le trou de leur mère. Pat se résigna donc à les nourrir ainsi, de loin, pour ne pas perdre Caton, et, pendant les premiers soirs, ce fut autour du poêle rouge un inépuisable sujet de conversation. La mère fut nommée Kilippa, qui, en chilkoot, signifie «chien de Jean de Nivelle».