—Et comme elle n'a pas d'égale au monde, elle est nommée première télégraphiste de la Bourse, à New-York. Tant pis pour vous! Au revoir!
Frank Smith vit le soleil se lever sur un visage de femme, et, dans le silence, il crut entendre quelques mots entrecoupés. C'était, sans doute, la nouvelle employée qui le remerciait. Mais une autre voix, fort désagréable, celle de presque un demi-siècle d'expérience, lui disait à l'oreille:
«Vous avez parlé trop vite, mon ami. Sottise! Vous avez fait une sottise. Elle est trop jolie pour la Bourse, et pour vous qui êtes marié.»
Brutalement, alors, pour mieux secouer l'espèce de fascination qui pesait sur lui, il répéta à voix haute ce qu'il pensait tout bas et ajouta:
—N'importe, c'est dit, et chacun sait que ma parole vaut un chèque... Vous connaissez le métier à fond. Si vous pouviez vous défigurer ou devenir bossue, vous seriez parfaite. Telle que vous voilà, nous vous essaierons quand même à la corbeille. Mais, il vous faut d'abord jurer le secret le plus absolu sur tous les télégrammes, toutes les conversations que vous expédierez, que vous entendrez, que vous devinerez... Vous allez porter au bout de ces petits doigts bien des fortunes, et encore plus de ruines. Le seul moyen d'éviter les pièges que chacun vous tendra, ce sera d'être une machine, rien autre, entendez-vous? et qui saura tout et qui ne dira rien. Rien. À quel culte appartenez-vous?
—Je suis catholique romaine, née à New-York de parents français.
—Eh bien, miss d'Auray, vous allez jurer devant moi, sur le Christ qui ferme cette Bible, une discrétion pleine, entière, absolue. Levez la main; baisez la croix... que Dieu vous soit en aide!
II
TOM TILDENN
Cinq heures du matin. Là-bas, sans doute, les champs et les bois de la Nouvelle-Angleterre se réveillent au souffle de la brise; des prairies, des taillis, s'exhale une essence de vie nouvelle, et ces sourdines d'orgues lointaines qui chantent parmi les hautes herbes, c'est l'hymne des abeilles jusqu'à l'heure où frémissantes, comme enivrées, elles s'en vont, par les chemins de l'air, glissant vers la ruche qui embaume.