Les sonneries du 1 coupèrent court à ces réflexions: c'était l'administrateur qui réclamait la directrice et la précipitation de ses appels n'annonçait rien de bon.

—Qui a osé m'interrompre?... Que faites-vous donc pour me laisser appeler ainsi sans répondre? Où est miss d'Auray?

—Elle est... je crois qu'elle est partie.

—C'est impossible. Allez, courez, cherchez, dites-lui que je n'ai pas fini... Remuez-vous! Je vais attendre moi-même.

On alla, on courut, on chercha: miss d'Auray ne put se retrouver. Et Frank Smith aurait pu attendre longtemps si la mère Saint-Joseph, des Ursulines, avait toujours été à New-York. Mais on venait de l'envoyer au couvent de San-Francisco, et Aélis était seule dans la grande cité: c'est pourquoi, une demi-heure plus tard, elle frappait à la porte du bureau de l'administrateur. Maintenant, debout en face de lui, comme quatre ans auparavant, elle lui faisait absolument perdre la tête: lumière d'aurore et parfum de printemps, yeux de velours toujours un peu tristes et qui n'en étaient que plus beaux, admirable statue vivante d'une Diane chrétienne, bien faite pour le piédestal que pouvait lui fournir un millionnaire.

Et pourquoi ce millionnaire ne serait-il pas le vieux Frank?... Puisque sa première femme avait eu l'esprit de s'en aller à temps, qui donc maintenant viendrait se dresser entre son désir et lui?

Les collectionneurs d'Europe s'amusaient à fouiller les cendres des cités mortes pour retrouver les déesses du temps passé, des fantômes de marbre. Eux, en Amérique, ils les voulaient vivantes, frémissantes, telles qu'elles marchaient jadis sous les yeux des sculpteurs antiques: «Cette femme si belle est à moi, à moi...»

Frank Smith qui venait de faire le plus beau des rêves, ouvrit les yeux et murmura:

—Miss d'Auray... je... vous... voulez-vous vous asseoir?...

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