—Tiens! dit-elle, l'année prochaine, quand vous serez en seconde, vous aurez mon beau-père pour professeur de géographie.

Vexé qu'elle me parlât études, comme si aucune autre conversation n'eût été de mon âge, je lui répondis aigrement que ce serait assez drôle.

Elle fronça les sourcils. Je pensai à sa mère.

Nous arrivions à Henri-IV, et, ne voulant pas la quitter sur ces paroles que je croyais blessantes, je décidai d'entrer en classe une heure plus tard, après le cours de dessin. Je fus heureux qu'en cette circonstance Marthe ne montrât pas de sagesse, ne me fît aucun reproche, et, plutôt, semblât me remercier d'un tel sacrifice, en réalité nul. Je lui fus reconnaissant qu'en échange elle ne me proposât point de l'accompagner dans ses courses, mais qu'elle me donnât son temps comme je lui donnais le mien.

Nous étions maintenant dans le jardin du Luxembourg; neuf heures sonnèrent à l'horloge du Sénat. Je renonçai au lycée. J'avais dans ma poche, par miracle, plus d'argent que n'en a d'habitude un collégien en deux ans, ayant la veille vendu mes timbres-poste les plus rares à la Bourse aux timbres, qui se tient derrière le Guignol des Champs-Élysées.

Au cours de la conversation, Marthe m'ayant appris qu'elle déjeunait chez ses beaux-parents, je décidai de la résoudre à rester avec moi. La demie de neuf heures sonnait. Marthe sursauta, point encore habituée à ce qu'on abandonnât pour elle tous ses devoirs de classe. Mais, voyant que je restais sur ma chaise de fer, elle n'eut pas le courage de me rappeler que j'aurais dû être assis sur les bancs de Henri-IV.

Nous restions immobiles. Ainsi doit être le bonheur. Un chien sauta du bassin et se secoua. Marthe se leva, comme quelqu'un qui, après la sieste, et le visage encore enduit de sommeil, secoue ses rêves. Elle faisait avec ses bras des mouvements de gymnastique. J'en augurai mal pour notre entente.

—Ces chaises sont trop dures, me dit-elle, comme pour s'excuser d'être debout.

Elle portait une robe de foulard, chiffonnée depuis qu'elle s'était assise. Je ne pus m'empêcher d'imaginer les dessins que le cannage imprime sur la peau.

—Allons! accompagnez-moi dans les magasins, puisque vous êtes décidé à ne pas aller en classe, dit Marthe, faisant pour la première fois allusion à ce que je négligeais pour elle.