Son fiancé goûtait le style Louis XV.

Le mauvais goût de Marthe était autre; elle aurait plutôt versé dans le japonais. Il me fallut donc les combattre tous deux. C'était à qui jouerait le plus vite. Au moindre mot de Marthe, devinant ce qui la tentait, il me fallait lui désigner le contraire, qui ne me plaisait pas toujours, afin de me donner l'apparence de céder à ses caprices, quand j'abandonnerais un meuble pour un autre, qui dérangeait moins son œil.

Elle murmurait: «Lui qui voulait une chambre rose.» N'osant même plus m'avouer ses propres goûts, elle les attribuait à son fiancé. Je devinai que dans quelques jours nous les raillerions ensemble.

Pourtant je ne comprenais pas bien cette faiblesse. «Si elle ne m'aime pas, pensai-je, quelle raison a-t-elle de me céder, de sacrifier ses préférences, et celles de ce jeune homme, aux miennes?» Je n'en trouvai aucune. La plus modeste eût été encore de me dire que Marthe m'aimait. Pourtant j'étais sûr du contraire.

Marthe m'avait dit: «Au moins laissons-lui l'étoffe rose.»—«Laissons-lui!» Rien que pour ce mot, je me sentais près de lâcher prise. Mais «lui laisser l'étoffe rose» équivalait à tout abandonner. Je représentai à Marthe combien ces murs roses gâcheraient les meubles simples que «nous avions choisis», et, reculant encore devant le scandale, lui conseillai de faire peindre les murs de sa chambre à la chaux!

C'était le coup de grâce. Toute la journée Marthe avait été tellement harcelée qu'elle le reçut sans révolte. Elle se contenta de me dire: «En effet, vous avez raison.»

À la fin de cette journée éreintante, je me félicitai du pas que j'avais fait. J'étais parvenu à transformer, meuble à meuble, ce mariage d'amour, ou plutôt d'amourette, en un mariage de raison, et lequel! puisque la raison n'y tenait aucune place, chacun ne trouvant chez l'autre que les avantages qu'offre un mariage d'amour.

En me quittant, ce soir-là, au lieu d'éviter désormais mes conseils, elle m'avait prié de l'aider les jours suivants dans le choix de ses autres meubles. Je le lui promis, mais à condition qu'elle me jurât de ne jamais le dire à son fiancé, puisque la seule raison qui pût à la longue lui faire admettre ces meubles, s'il avait de l'amour pour Marthe, c'était de penser que tout sortait d'elle, de son bon plaisir, qui deviendrait le leur.

Quand je rentrai à la maison, je crus lire dans le regard de mon père qu'il avait déjà appris mon escapade. Naturellement il ne savait rien; comment eût-il pu le savoir?

«Bah! Jacques s'habituera bien à cette chambre», avait dit Marthe. En me couchant, je me répétai que, si elle songeait à son mariage avant de dormir, elle devait, ce soir, l'envisager de toute autre sorte qu'elle ne l'avait fait les jours précédents. Pour moi, quelle que fût l'issue de cette idylle, j'étais, d'avance, bien vengé de son Jacques: je pensais à la nuit de noces dans cette chambre austère, dans «ma» chambre!