J'en voulais à Marthe, parce que je comprenais, à son visage reconnaissant, tout ce que valent les liens de la chair. Je maudissais l'homme qui avait avant moi éveillé son corps. Je considérai ma sottise d'avoir vu en Marthe une vierge. À toute autre époque, souhaiter la mort de son mari, c'eût été chimère enfantine; mais ce vœu devenait presque aussi criminel que si j'eusse tué. Je devais à la guerre mon bonheur naissant; j'en attendais l'apothéose. J'espérais qu'elle servirait ma haine comme un anonyme commet le crime à notre place.
Maintenant, nous pleurons ensemble; c'est la faute du bonheur. Marthe me reproche de n'avoir pas empêché son mariage. «Mais alors, serais-je dans ce lit choisi par moi? Elle vivrait chez ses parents; nous ne pourrions nous voir. Elle n'aurait jamais appartenu à Jacques, mais elle ne m'appartiendrait pas. Sans lui, et ne pouvant comparer, peut-être regretterait-elle encore, espérant mieux. Je ne hais pas Jacques. Je hais la certitude de tout devoir à cet homme que nous trompons. Mais j'aime trop Marthe pour trouver notre bonheur criminel.»
Nous pleurons ensemble de n'être que des enfants, disposant de peu. Enlever Marthe! Comme elle n'appartient à personne, qu'à moi, ce serait me l'enlever, puisqu'on nous séparerait. Déjà, nous envisageons la fin de la guerre, qui sera celle de notre amour. Nous le savons, Marthe a beau me jurer qu'elle quittera tout, qu'elle me suivra, je ne suis pas d'une nature portée à la révolte, et, me mettant à la place de Marthe, je n'imagine pas cette folle rupture. Marthe m'explique pourquoi elle se trouvait trop vieille. Dans quinze ans, la vie ne fera encore que commencer pour moi, des femmes m'aimeront, qui auront l'âge qu'elle a. «Je ne pourrai que souffrir, ajoute-t-elle. Si tu me quittes, j'en mourrai. Si tu restes, ce sera par faiblesse, et je souffrirai de te voir sacrifier ton bonheur.»
Malgré mon indignation, je m'en voulais de ne point paraître assez convaincu du contraire. Mais Marthe ne demandait qu'à l'être, et mes plus mauvaises raisons lui semblaient bonnes. Elle répondait: «Oui, je n'ai pas pensé à cela. Je sens bien que tu ne mens pas.» Moi, devant les craintes de Marthe, je sentais ma confiance moins solide. Alors mes consolations étaient molles. J'avais l'air de ne la détromper que par politesse. Je lui disais: «Mais non, mais non, tu es folle.» Hélas! j'étais trop sensible à la jeunesse pour ne pas envisager que je me détacherais de Marthe, le jour où sa jeunesse se fanerait, et que s'épanouirait la mienne.
Bien que mon amour me parût avoir atteint sa forme définitive, il était à l'état d'ébauche. Il faiblissait au moindre obstacle.
Donc, les folies que cette nuit-là firent nos âmes, nous fatiguèrent davantage que celles de notre chair. Les unes semblaient nous reposer des autres; en réalité, elles nous achevaient. Les coqs, plus nombreux, chantaient. Ils avaient chanté toute la nuit. Je m'aperçus de ce mensonge poétique: les coqs chantent au lever du soleil. Ce n'était pas extraordinaire. Mon âge ignorait l'insomnie. Mais Marthe le remarqua aussi, avec tant de surprise, que ce ne pouvait être que la première fois. Elle ne put comprendre la force avec laquelle je la serrai contre moi, car sa surprise me donnait la preuve qu'elle n'avait pas encore passé une nuit blanche avec Jacques.
Mes transes me faisaient prendre notre amour pour un amour exceptionnel. Nous croyons être les premiers à ressentir certains troubles, ne sachant pas que l'amour est comme la poésie, et que tous les amants, même les plus médiocres, s'imaginent qu'ils innovent. Disais-je à Marthe (sans y croire d'ailleurs), mais pour lui faire penser que je partageais ses inquiétudes: «Tu me délaisseras, d'autres hommes te plairont», elle m'affirmait être sûre d'elle. Moi, de mon côté, je me persuadais peu à peu que je lui resterais, même quand elle serait moins jeune, ma paresse finissant par faire dépendre notre éternel bonheur de son énergie.
Le sommeil nous avait surpris dans notre nudité. À mon réveil, la voyant découverte, je craignis qu'elle n'eût froid. Je tâtai son corps. Il était brûlant. La voir dormir me procurait une volupté sans égale. Au bout de dix minutes, cette volupté me parut insupportable. J'embrassai Marthe sur l'épaule. Elle ne s'éveilla pas. Un second baiser, moins chaste, agit avec la violence d'un réveille-matin. Elle sursauta, et, se frottant les yeux, me couvrit de baisers, comme quelqu'un qu'on aime et qu'on retrouve dans son lit après avoir rêvé qu'il est mort. Elle, au contraire, avait cru rêver ce qui était vrai, et me retrouvait au réveil.
Il était déjà onze heures. Nous buvions notre chocolat, quand nous entendîmes la sonnette. Je pensai à Jacques: «Pourvu qu'il ait une arme.» Moi qui avais si peur de la mort, je ne tremblais pas. Au contraire, j'aurais accepté que ce fut Jacques, à condition qu'il nous tuât. Toute autre solution me semblait ridicule.
Envisager la mort avec calme ne compte que si nous l'envisageons seul. La mort à deux n'est plus la mort, même pour les incrédules. Ce qui chagrine, ce n'est pas de quitter la vie, mais de quitter ce qui lui donne un sens. Lorsqu'un amour est notre vie, quelle différence y a-t-il entre vivre ensemble ou mourir ensemble?