Je m'aperçus vite d'où venait son courage. Je commençai à changer de tactique. Je feignais de me rendre à ses raisons. Alors, tout à coup, elle avait une autre figure. À me voir si sage (ou si léger), la peur la prenait que je ne l'aimasse moins. À son tour, elle me suppliait de rester, tant elle avait besoin d'être rassurée.

Pourtant, une fois, rien ne réussit. Depuis déjà trois jours, je n'avais mis les pieds chez mes parents, et j'affirmai à Marthe mon intention de passer encore une nuit avec elle. Elle essaya tout pour me détourner de cette décision: caresses, menaces. Elle sut même feindre à son tour. Elle finit par déclarer que, si je ne rentrais pas chez mes parents, elle coucherait chez les siens.

Je répondis que mon père ne lui tiendrait aucun compte de ce beau geste.—Eh bien! elle n'irait pas chez sa mère. Elle irait au bord de la Marne. Elle prendrait froid, puis mourrait; elle serait enfin délivrée de moi: «Aie au moins pitié de notre enfant, disait Marthe. Ne compromets pas son existence à plaisir.» Elle m'accusait de m'amuser de son amour, d'en vouloir connaître les limites. En face d'une telle insistance, je lui répétais les propos de mon père: elle me trompait avec n'importe qui; je ne serais pas dupe. «Une seule raison, lui dis-je, t'empêche de céder. Tu reçois ce soir un de tes amants.» Que répondre à d'aussi folles injustices? Elle se détourna. Je lui reprochai de ne point bondir sous l'outrage. Enfin, je travaillais si bien qu'elle consentit à passer la nuit avec moi. À condition que ce ne fût pas chez elle. Elle ne voulait pour rien au monde que ses propriétaires pussent dire le lendemain au messager de mes parents qu'elle était là.

Où dormir?

Nous étions des enfants debout sur une chaise, fiers de dépasser d'une tête les grandes personnes. Les circonstances nous hissaient, mais nous restions incapables. Et si, du fait même de notre inexpérience, certaines choses compliquées nous paraissaient toutes simples, des choses très simples, par contre, devenaient des obstacles. Nous n'avions jamais osé nous servir de la garçonnière de Paul. Je ne pensais pas qu'il fût possible d'expliquer à la concierge, en lui glissant une pièce, que nous viendrions quelquefois.

Il nous fallait donc coucher à l'hôtel. Je n'y étais jamais allé. Je tremblais à la perspective d'en franchir le seuil.

L'enfance cherche des prétextes. Toujours appelée à se justifier devant les parents, il est fatal qu'elle mente.

Vis-à-vis même d'un garçon d'hôtel borgne, je pensais devoir me justifier. C'est pourquoi, prétextant qu'il nous faudrait du linge et quelques objets de toilette, je forçais Marthe à faire une valise. Nous demanderions deux chambres. On nous croirait frère et sœur. Jamais je n'oserais demander une seule chambre, mon âge (l'âge où l'on se fait expulser des casinos) m'exposant à des mortifications.

Le voyage, à onze heures du soir, fut interminable. Il y avait deux personnes dans notre wagon: une femme reconduisait son mari, capitaine, à la gare de l'Est. Le wagon n'était ni chauffé ni éclairé. Marthe appuyait sa tête contre la vitre humide. Elle subissait le caprice d'un jeune garçon cruel. J'étais assez honteux, et je souffrais, pensant combien Jacques, toujours si tendre avec elle, méritait mieux que moi d'être aimé.

Je ne pus m'empêcher de me justifier, à voix basse. Elle secoua la tête: «J'aime mieux, murmura-t-elle, être malheureuse avec toi qu'heureuse avec lui.» Voilà de ces mots d'amour qui ne veulent rien dire, et que l'on a honte de rapporter, mais qui, prononcés par la bouche aimée, vous enivrent. Je crus même comprendre la phrase de Marthe. Pourtant que signifiait-elle au juste? Peut-on être heureux avec quelqu'un qu'on n'aime pas?